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samedi 31 décembre 2011
Seul à la maison un long moment, au piano presque tout le temps avec deux préludes de Chopin, hérissés de notes, et là-dedans deviner le lit du ruisseau, voit l'eau remplir le vallon comme une phrase coulée, la rivière enfin, qui saute encore sur les cailloux mais trace son cours, dans du temps. Joué jusqu'au point où le piano paraît lourd au bout des doigts, obéissant à mes épaules et de la même taille que moi. Je crois même voir sa peau fumer comme celle d'une bête fatiguée. Ivresse du piano, ça s'appelle sûrement, comme il y a celle des hauteurs et celle des profondeurs, et l'ivresse de l'escabeau qu'on appelle vertige.
Et puis la nuit de réveillon, rigolote bien sûr, mais sans intérêt vraiment, sans rencontre. J'aurais mieux fait d'être dans le grand froid du nord, en Suède, ou au Canada, et de veiller en compagnie d'une femme et d'un feu. L'année prochaine, peut-être.


vendredi 30 décembre 2011
Les habitants de la maison sont rentrés tout à l'heure, se précipitent pour voir le petit couloir que le piano a tranformé en salon de musique de poche, un lieu où l'on peut désormais rester au lieu de simplement passer. Du coup la maison s'est agrandie par l'intérieur. Bon à savoir si on est architecte.


jeudi 29 décembre 2011
Consacré le matin aux poissons. En notre absence leur aquarium s'est tranformé en puits de vase, on ne les voit même plus. Je transvase, je nettoie, je remplis. Après ça les glissants ont retrouvé l'oeil clair et moi aussi : je respire mieux dans la transparence. Je n'ai aucun amour particulier pour ces bestioles ; nulle relation affective ; je suis bien sûr de ceux, cons, qui se foutaient plus jeune des mémères à bégonias et des animaux domestiques ; des bestioles emprisonnées. Mais aujourd'hui cet aquarium entré ici par hasard je l'aime bien, sa laideur m'amuse, et la nage constante (mais brisée) des petits êtres organisés, le mystère de ces organismes vivants dont la parole n'est pas l'excuse, la raison d'exister, fascine forcément. Je me souviens d'avoir lu dans une biographie de Foucault, ou peut-être chez Hervé Guibert parlant de Muzil, cette anecdote du petit Michel à cinq ans, rêveur devant un bocal et disant : "Je voudrais bien me mettre à la place des poissons rouges pendant cinq minutes, pour savoir ce qu'ils pensent".
Le piano est arrivé en début d'après-midi. L'ai monté aussitôt. Puis joué jusqu'à trois heures du matin. Après ça dormi comme rarement. À la fois dans une paix d'une grande profondeur et comme porté par une vibration ample et large. En médecin rabelaisien, conseillons donc aux insomniaques l'exercice de la musique .



mercredi 28 décembre 2011
Après une journée dilapidée en tâches pratiques de toutes sortes, l'impression de remuer des masses, de brasser vraiment (bouquins, vêtement, cartons, papiers, de l'étage à la cave, de la cave à l'étage), je me pose avec un verre pour regarder Inception. Quand on regarde ce genre de film il faut s'attendre à en prendre plein la poire et à ne pas trop réfléchir. Ce que je fais avec application. Mais au bout d'un moment le jour se fait - le jour se fait quand on arrive à rapporter le propos du film à notre expérience du monde, comme métaphore ou comme exemple, malgré sa littéralité. Avec la science-fiction c'est étrange, on est immédiatement dans le registre de la métaphore, de l'imaginaire, mais avec tous les semblants de la littéralité. Et le film martèle sans arrêt toujours la même chose : entre le réel et le monde rêvé il faut choisir, choisir, choisir. Ces Américains sont fous. Ils croient vraiment vivre dans un monde de "choix". Ils croient vraiment être libres. Je leur souhaite de l'être, mais je n'y crois pas une seule seconde. Je poste un message à propos du film : la toupie à la fin cesse-t-elle de tourner ? Toupie qu'on fait tourner pour savoir si on rêve ou non, dans le rêve elle ne retombe jamais, dans le réel oui. Et le dernier plan la montre en train de tourner, longtemps, et coupe au noir avant qu'on sache si elle retombe ou non, nous laissant incapables de trancher, si le personnage a choisi le monde illusoire ou celui de la réalité pour établir sa vie. Arnaud Maïsetti, qui a le génie des synthèses, répond aussitôt :

    si le film s’arrête à ce moment-là, c’est peut-être pour nous dire que la croyance engage davantage que sa réalité / qu’il s’agit de laisser en dehors de soi les raisons pures de l’existence et leur préférer l’élan qui entraîne loin d’elles / que si la toupie s’arrête ou non, cela n’appartient pas au film, qui cesse au moment où l’on choisit cette vie, nulle autre / et peu importe que cette vie soit vraie ou fausse, du moment qu’elle est choisie telle, et s’ajuste à soi / n’est-ce pas au cinéma que revient le devoir essentiel de le dire : la réalité que nous bâtissons existe dans sa foi

Ce qu'il dit est très juste, c'est le film saisi en quelques phrases. Le film sauvé par lui, même. Et grâce à lui je vois très bien pourquoi je ne peux pas marcher dans la mystique américaine, enfant que je suis du vieux continent déterministe, et lecteur de Bergounioux : pour moi le réel, et la vie dedans, sont des énigmes, des obscurités dont je touche des coins, mais certainement pas un récit lumineux dans lequel à chaque carrefour j'exercerais des choix. Jamais au-dessus de la vie, toujours un peu en-dessous, comme la bête de Kafka sous son lit. (Le comique, le burlesque comme métaphysique de l'humble.)


mardi 27 décembre 2011
En fin de journée je rentre seul à Paris. Dans le train me fais cette réflexion que vu les états de conscience par lesquels je passe, ces révolutions de la sensation qui emportent tout, retournent régulièrement ma façon de percevoir les choses et les idées, ces longues stupeurs de plusieurs jour, ces euphories de plusieurs semaines, ces idées fixes qui aimantent tout et disparaissent d'un coup, remplacées par une autre qui change tout, alors, si je vis comme ça au beau milieu de l'impermanence de notre conscience, de l'éclairage que notre cervelle biologique et chimique invente et bricole, alors non, ce n'est pas grave, si je ne rêve jamais.
Dans la nuit qui suit je ne dors guère, et traverse presque jusqu'au bout cette dernière longueur de noir avant que les jours s'allongent ; que la lumière à son tour en sens inverse s'étire.



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lundi 26 décembre 2011



dimanche 25 décembre 2011
Déchiffrer des partitions avec un crayon.



samedi 24 décembre 2011



vendredi 23 décembre 2011
Les garçons ont reçu, cadeau de leur oncle, des bâtons phosphorescents ; ils s'enferment dans le couloir pour dessiner avec la lumière, s'étonnent quand je leur propose de les photographier en pause longue. Se piquent au jeu ; me font prendre cinquante photos. On dirait des aurores boréales de poche.



jeudi 22 décembre 2011
Plaisir toujours d'être avec les autres, cette famille joyeuse et généreuse. Mais j'aime aussi beaucoup, il m'est vital, le moment de m'asseoir à l'écart du groupe avec des feuilles de papier, pour écrire un peu. Alors cette après-midi je prends une grosse heure pour gribouiller à propos du mythe d'Arachné et des Fileuses de Velásquez, qui ouvrent le chapitre 9 du cinématographe.

Je ne crois pas beaucoup à cette histoire de la nécessaire solitude pour écrire quelque chose. Bien sûr il faut l'être, seul, pour se concentrer et tenter de suivre une pensée, qui est une chose tellement fuyante. Mais je ne crois pas du tout qu'il faille être solitaire ; la solitude serait plutôt la donnée initiale ; à fausser pour parvenir au point où ça parle à travers soi ; qu'il est beaucoup plus important d'être au bord du groupe, à l'orée du cercle de la tribu. Être un peu à l'écart, dans la pièce fraîche où le vent siffle sous la porte, mais entendre à côté les rires et les conversations et le cris des enfants. Ou même, avoir une épaule et une joue du côté de l'obscurité, et l'autre joue l'autre épaule dans la chaleur de la pièce commune.
Bon, c'est une idée d'hiver dans une maison bien chauffée, d'accord ; c'est que je m'embourgeoise dans le bonheur ; pas l'habitude, je m'y enroule comme un vieux chat ; et puis c'est qu'ici l'hiver est vraiment la saison du confort. L'autre jour Natacha me disait que le Robinson "c'est un peu chaque jour est une fête", avec son sourire moqueur. Alors je suis d'accord, et veillerai désormais à éviter la béatitude bête.
Mais ce soir on a mangé du pain au vin que fait le boulanger d'ici ; et il avait la chair rose.



mercredi 21 décembre 2011
Voyage en train. Arrivée à Loriol. Plaisir d'entrer dans la belle maison, de voir le bébé pour la première fois, de retrouver B., et A., et G. en pleine forme. L'après-midi sorti marcher avec l'appareil photo dans la poche. Mélange comme dans ma petite ville natale d'images bucoliques avec les arrière-cours de la ville, les casses, les vieux bidons, les chantiers jamais terminés, une souche et une mobylette rouillées qui dorment appuyées l'une sur l'autre comme deux ivrognes amis. Ce n'est pas chez moi ici, mais c'est exactement chez moi. Une ambiance familière, l'impur, le composite, le beau un peu bête et le bas un peu brutal enchevêtrés. Un jour j'écrirai un truc là-dessus, le mariage de la forêt et de la friche industrielle.



mardi 20 décembre 2011
Préparation des bagages. Les gars jouent sagement ensemble, j'ai même le temps d'écrire un peu pour le cinématographe.


lundi 19 décembre 2011
Dans la matinée images étonnantes en provenance de Corée du Nord : le dictateur est mort. D'abord les images humoristiques, dès le réveil, sur twitter ; par exemple le tumblr rigolo sur Kim Jong-Il looking at things dont j'aime la monotonie drôle et triste ; pour ce que ça révèle en creux de notre propre repésentation du pouvoir, des attitudes que nous attendons de l'homme de pouvoir : il doit être souple, décontracté et sûr de lui ; car ici comme là-bas, aujourd'hui comme hier le pouvoir se donne en spectacle.
Un peu plus tard les images froides, historiques déjà, d'un reportage sur les famines, causées par la chaleur de l'été et les typhons d'automne ; on voit bien ce que ça a de biaisé, le malheur ressassé dans les détails ; on pourrait faire un reportage catastrophiste en France aussi, l'exercice de propagande est facile, d'ailleurs les Coréens ont beau jeu de le faire aussi, en sens inverse : et la misère chez nous est aussi incontestablement vraie que la famine chez eux, vous voyez ? ; qu'on se rappelle aussi la vision que l'étranger avait de la France en 2005 lors des émeutes, quand les copains américains demandaient si on n'avait pas peur de mourir en sortant de chez nous ; mais même en ôtant ces voiles-là, même en baissant le volume criard des images pour s'approcher de la réalité qu'on sait plutôt du genre terne, on voit bien ce que la misère a de puissant, de catastrophique, de radical là-bas ; la pauvreté des hôpitaux ; les insoutenables images d'enfants maigres.
Puis viennent les images les plus sidérantes de toutes, les plus spectaculaires, les plus jamais vues, qu'on trouve en fin de matinée sur tous les journaux en ligne : les pleurs de la foule dans la rue, les pleurs publics et disciplinés, en groupes, au milieu des rues, devant les monuments au cher dirigeant ; d'abord on trouve que ça sonne faux ; qu'évidemment ce sont des pleurs tartuffes, qu'on verse en surjouant, pour ne pas être soupçonné de dissidence ; ou peut-être est-ce une coutume coréenne, comme les pleureuse égyptiennes ; et puis peu à peu perce l'idée que peut-être non ; que certains ont l'air sincère ; c'est-à-dire, que leurs visages émettent les signes de la sincérité pour un regard européen ; oui, si je vivais dans un pays isolé dont le seul repère est un chef adulé, je serais peut-être sincèrement désemparé à sa mort ; comme quand on a perdu son guide, qu'on se croit seul au monde ; et qu'on l'est.
J'imagine les rires idiots des gens d'ici - je pense aux journalistes - en voyant ces images incroyables. Moi aussi elles me font rire, évidemment, mais je ne veux pas m'en moquer. Parce qu'elles me dérangent aussi : que nous disent ces gens qui pleurent, bon sang ?


dimanche 18 décembre 2011
Encore une journée avec les enfants, jeux de société dans la chaleur de l'appartement. Le soir on lit Bilbo le Hobbit, dans le bouquin de la Bibliothèque verte que j'ai rapporté de chez ma mère, le même que j'ai lu gamin. On s'installe, tous les trois sur le lit du plus grand, ils se rapprochent pour voir les rares dessins qui illustrent le texte. Même quand il n'y a pas de dessin à regarder, le plus petit ne s'éloigne pas trop de mon épaule, s'y blottit avec son doudou, parce qu'il a "un peu peur des gobelins". J'attends de voir ce qu'il va penser de la forêt de Mirkwood pleine d'araignées géantes.



samedi 17 décembre 2011
Épuisé à force de me coucher trop tard. Le soir de la semaine où tout le monde sort, je m'endors vers dix heures avec un livre sur la poitrine.


vendredi 16 décembre 2011
Courses pour la fête de Noël, penser à tous ceux qui seront là le jour dit, ceux qu'on connaît très bien, ceux qu'on connaît moins, ceux qu'on n'aime pas trop. N'oublier personne. Cette année je vais vite, je sais déjà ce que je cherche, j'évite la foule, petite victoire d'organisation qui me perlet de regarder la foule consommatrice avec un peu de commisération : sentiment stupide bien sûr, la foule ici n'existant pas en tant que telle, masse d'individualités intelligentes chacune à la poursuite de son bonheur, soucieuse de n'oublier personne, de faire plaisir, de ne pas défaillir dans le potlatch engagé avec un frère, un amant, une mère, une amoureuse. N'empêche que vu dans l'ensemble et d'un peu loin, cet énorme gâchis d'énergie et d'argent pour acheter des choses, des montagnes de choses, ressemble à un rituel antique cruel et déraisonnable. Un truc où l'on égorgerait des esclaves nus sous leurs tuniques d'or.



jeudi 15 décembre 2011
Grève d'école, journée avec les enfants.


mercredi 14 décembre 2011
Difficulté des recherches, avant de commencer un chapitre dont le sujet - la naissance de la photographie - suffirait pour fournir un livre à lui tout seul ; où s'arrêter ; dans l'enchevêtrement quelle branche suivre ; celle qui a le plus de fleurs porte aussi beaucoup d'épines ; on se croyait tiré d'affaire en ayant fini le chapitre d'avant ; mais chaque fois le même chantier ; je crois facilement les gens qui disent que chaque livre est un recommencement ; pour moi c'est à chaque chapitre ; alors les livres, on verra bien.
Le matin, nouvelle rencontre avec l'inspecteur du travail, nouveau passage derrière la Défense : je reprends la photo de l'envers. Le CRA de l'autre jour n'y est plus, c'était bien tout entier du cinéma ; il ne reste que la cour d'un commissariat, même pas sûr, juste une voiture de police garée, on ne voit personne. Buées, tout est buées.



mardi 13 décembre 2011
La surprise toujours neuve de rencontrer physiquement pour la première fois quelqu'un qu'on connaît seulement pour avoir discuté par internet, une expérience rare pour moi en tout cas, mais qui a plusieurs siècles d'existence derrière elle on imagine, depuis le temps qu'existent les correspondances.


lundi 12 décembre 2011
Dans la grande bibliothèque blanche à Levallois, écrit des choses sur le minuscule local noir et poussiéreux qui servait de laboratoire au club photo du lycée, les heures passées là sous la lumière rouge, mise au point sur le papier à grains, décomptes, bains de révélateurs, d'arrêt, de fixateur, de rinçage, pinces en caoutchouc pour pendre le tirage humide, et l'amour de la peau sensible, la surface vive où nous fixions les paysages, la ville, la peau de nos amoureuses.


dimanche 11 décembre 2011
Après la nuit blanche, nuit intérieure tout le jour. Ce qui fait qu'au coucher du soleil, très tôt, très vite, le monde et mon état intérieur coïncident mieux. Et comme j'ai suivi mon fils le petit scout, je me retrouve dans la cathédrale de Saint-Denis, glaciale, au milieu d'une marmaille en chemises oranges et bleues, avec des prêtres et même un évêque, qui distribuent à qui veut la lumière de Bethléem, une flamme dans une grosse lanterne, que des scouts autrichiens sont allés chercher dans la grotte en Israël, en Cisjordanie peut-être, je regarderai sur une carte, qu'ils ont ramenée à Vienne, où des scouts de tout le continent sont à leur tour venus chercher la flammèche, puis rentrés chez eux en train de nuit, pour la poser ce matin devant l'autel de la cathédrale, et la donner ce soir à tous les scouts du département. Mon fils, qui est là en clandestin, malgré sa chemise et son foulard bien noué, n'a jamais vu une messe de sa vie et ne connaît de la Bible que ce que je lui en ai raconté, est ravi de voir la cérémonie, les mille bougies, les chants, la cathédrale immense, les vitraux bleus. Je lui montre les rois couchés, leurs tombeaux dans la pénombre.
On a en chuchotant une discussion qui plairait aux logiciens, une autre formulation du paradoxe de la barque de Thésée : la flamme vient de Bethléem, j'allume ta bougie avec donc tu dis que ta flamme est aussi la lumière de Bethléem, mais si ta bougie s'éteint et que je la rallume avec une allumette, est-ce toujours la lumière de Bethléem ? On en discute un moment, je défends un point de vue et puis son contraire, ça fait rigoler le garçon comme des chatouilles dans la tête.
Sur le parvis de la cathédrale dès qu'on sort un vent de glace coupe toutes les bougies. Avant de rentrer à la maison avec nos lumignons éteints dans la poche, on regarde dans la grand-tente sur la place la ménagerie biscornue, la crèche disparate, chèvres et cochons noirs, ânes et ânon, oies et brebis, un veau, un froid de canard.



samedi 10 décembre 2011
Le matin préparé deux gâteaux, pour cela cassé des oeufs, séparé blanc et jaune, battu les uns, photographié les autres avant de les percer. L'après-midi survécu à un goûter d'anniversaire d'enfants ; je pense voter à la prochaine élection pour qui proposera sérieusement d'abolir, et même d'interdire avec sévérité, sous peine de châtiments terribles, ces rassemblements séditieux qui réduisent en charpie la tranquillité publique, les serpentins, les ballons gonflables et les oreilles adultes.
Ensuite pas dormi de la nuit, à cause de la pleine lune peut-être, très ronde, la bête en nous.



vendredi 9 décembre 2011
Après la journée à travailler dans la bibliothèque il faut foncer à l'école rejoindre les enfants, ils donnent ce soir un grand spectacle de chorale - le hall est déjà plein de parents épuisés et d'enfants braillards. On supporte comme des braves, avec des sourires constants, le massacre à fort volume, et dans les octaves les plus aiguës, de plusieurs comptines et d'une paire de chansons de variété, choisies sans doute pour la simplicité de leur mélodie autant que pour celle de leurs bons sentiments. C'est horrible. Mais il y a quelque chose de réjouissant dans l'énergie dépensée pour cette torture collective. Et puis je suis rassuré, mon petit garçon chante en fronçant les sourcils et en se bouchant les oreilles, les deux mains à plat, il n'est pas perdu pour la musique.
Après ça on fonce pique-niquer à la maison, à toute berzingue, parce qu'on doit ressortir. G. nous a trouvé quatre places pour la Cendrillon de Joël Pommerat. Dans le métro les enfants ont la gravité et l'excitation calme de ceux qui participent à un rituel d'adultes. On approche du théâtre dans la nuit, les ateliers Berthier scintillants sur les trottoirs mouillés, à la lune il ne manque qu'un ongle de noir pour être parfaite, quand le petit gars de cinq ans, perché sur mes épaules, ânonne dans mes cheveux les grosses lettres rouges - sans D - qu'il déchiffre dans le ciel : "O - dé - one". Je ris de surprise, je le félicite, je lui explique que c'est "on", je le félicite encore, il est béat de fierté. On court pour rattraper sa mère et son frère et leur dire, il avale les compliments tous ronds à bouche pleine de dents.
Le spectacle est beau, aussi beau que la pleine lune écornée et le "théâtre de l'Odéone". Dans le métro du retour le petit s'endort sur moi.



jeudi 8 décembre 2011
Rien écrit, pourquoi ? Journée disparue, dans quoi ? Aucun souvenir.


mercredi 7 décembre 2011
Dans mon texte sur le cinématographe, à la fin de chaque chapitre historique j'ajoute une scolie personnelle, un épisode vécu, une anecdote, un souvenir qu'on m'a raconté. À chaque fois que je m'y lance le même doute fait surface : quel intérêt ta vie vraiment, dans un texte d'histoire ; mais les images sont choisies pour leur pertinence, comme illustration ou comme contrepoint, et à chaque fois que j'y suis le plaisir du récit l'emporte, impose une écriture légèrement différente de celle du récit historique - même s'il est déjà lui aussi très imaginaire.
Cependant le malaise persiste, j'ai mauvaise conscience. C'est le vieux reproche scolaire, il faut viser l'impersonnel. Mais l'histoire est personnelle, l'histoire du cinématographe est tout entière personnelle. Comment décider ? Comme je veux avancer vite, profiter au maximum du temps qui m'est donné avant de retourner à la vie salariée, j'écarte la question. Je m'en tiens au plan que j'avais tracé, je respecte l'idée que j'avais du texte avant de commencer, je fonce, et d'autres diront si ça valait la peine.



mardi 6 décembre 2011
Déjeuner indien avec Natacha et Yoann. On parle beaucoup des gens qu'on a en commun, des écrivains, des textes, et finalement très peu de nous. C'est mon regret, qu'on n'ai pas eu le temps d'être plus proches ; mais à trois c'est difficile. Et puis on retourne vite à nos travaux.
À la librairie avant le déjeuner pris Écorces de Didi-Huberman. L'ai lu dans la soirée. C'est un livre beau, court, très simple. Didi-Huberman se rend en Pologne en juin 2011, et visite le double camp d'Auschwitz-Birkenau. La vulgarité des installations du musée, rendues nécessaires par l'afflux de visiteurs, le choquent : les tourniquets, les audioguides avec leur casque dans toutes les langues, les baraquements renationalisés comme dans une exposition universelle, les parcours imposés. Mais comme il y va le matin, avant l'accueil des groupes, il peut marcher à sa guise, errer, photographier. Et s'émeut d'une écorce, d'une ligne d'arbres, d'une herbe plus verte et plus épaisse où fut creusée une fosse commune. Avec des brimborions, ses photos en tête des chapitres, et un texte économe, il nous fait visiter le camp comme on n'aurait pas pu le faire tout seul. Et la dimension infinie de l'extermination est vue.



lundi 5 décembre 2011
Matinée perdue à faire rien devant internet, mais après-midi assez productive. Jamais ne suis aussi vivant, et heureux, que penché sur le clavier et vite les doigts, à accumuler les lignes noires devant moi, dans la grande salle de la médiathèque sous la verrière lumineuse, les arbres et la pluie suspendus au-dessus de nos têtes.

Le soir je vois Le Cheval de Turin de Béla Tarr. Me surprend sincèrement l'engouement présent pour le cinéaste, dont je regardais les films depuis cinq ou six ans, chaque fois dans une salle minuscule, avec la certitude d'être à peu près tout seul à l'oser, et honteux d'avouer que j'aimais ces films qui passent tant de temps sur presque rien - ma préférence pour Les Harmonies Werckmeister. Alors c'est une surprise de voir que tout le monde le connaît et trouve quelque chose à en dire. Le Cheval de Turin m'a épuisé, éreinté. C'est un film très âpre, plus exigeant que Les Harmonies, par exemple, et j'étais fatigué déjà avant d'entrer dans la salle. Les rires des spectateurs surpris m'ont gâché le plaisir du film. Je sors furieux, décontenancé, perplexe. Rassemble des notions pour donner forme à ce que j'ai vu. Mais ces gribouillons n'ont aucun intérêt, lisons plutôt l'excellente vision d'Arnaud Maïsetti.
En rentrant du cinéma regardé briller les pavés mouillés et la Lune et Vénus dans le ciel clair.


dimanche 4 décembre 2011
Emmené ce matin les petits gars voir l'exposition sur les Gaulois à la Cité des sciences, ils ont gratté la terre pour trouver des vestiges, reconstruit un vase brisé, regardé comment on construisait un mur avec du bois, de la terre et de la paille, admiré les glaives et les cratères énormes, voulu souffler dans le buccin à tête de monstre, joué aux Gaulois tout l'après-midi. Me suis rappelé les après-midis d'été passées sous le soleil, avec mes parents et leurs collègues profs d'histoire, accroupis dans la terre pour gratter des tessons de poteries gallo-romaines, et de l'événement que ç'avait été de dégager un four rond, son dôme effondré. Je me souviens qu'on déblayait les petits objets avec des brosses à dents, et ça m'avait frappé, cet objet blanc dans ma bouche soudain couvert de terre.


samedi 3 décembre 2011
Comme les enfants sont chez une amie, je redécouvre le plaisir de me réveiller tard, de regarder un film dans le lit - Depardon, son troisième film sur les vieux paysans des Cévennes. Mais vers midi, cassure nette : G. apprend au téléphone la mort d'un de ses oncles italiens, tombé d'un arbre dont il coupait les branches. On imagine sa silhouette courte et carrée, le bruit de la chute, la mort incompréhensible. On se retrouve nu et glacé, à s'habiller avec des gestes lents. On met du temps à trouver quelque chose à faire, à reprendre le cours des gestes que font les vivants affairés, le lit du fleuve tiède. Ça passe par une grande tasse de café noir.
Le soir des amies nous entraînent pour voir un spectacle - médiocre mais rigolo - de Boris Charmatz, intitulé Flip Book. L'idée était marrante mais s'avère un peu courte : le chorégraphe en feuilletant un livre sur Merce Cunningham avait eu la révélation que la danse du maître prenait place, se déroulait, avait lieu entre deux images fixes. Il demande alors à ses danseurs de reproduire chaque image du livre, et d'inventer le lien dansé entre les photos. Du coup, la mise en scène est rigolote : on a les danseurs sur le plateau, et dans la fosse le livre sur un pupitre éclairé, avec une main d'assistant qui tourne les pages au rythme des "tableaux", des effets de décalage et de coïncidence amusants, selon qu'on voit la photo dans le livre avant l'imitation qu'en donnent les danseurs, ou la posture des danseurs juste avant de voir la photo. Il y aussi les photos trop petites pour qu'on les voit : comme le chorégraphe a voulu toutes les reproduire, on cherche sur scène le moment suspendu, le temps syncopé qui marquerait le passage d'une image.
Mais la bonne idée ne tient pas toute la longueur du spectacle. On n'a pas grand-chose comme propos à concasser. Et puis les danseurs ne sont pas très bons, leur mouvement n'est pas beau, jamais arraché à la réalité immédiate, au littéral.
Quand la lumière revient on s'enfuit tous les quatre : les femmes ne veulent à aucun prix entendre le débat qui doit suivre ; je les suis ventre à terre, parce que le diable cuisine les débats. On va au café, les femmes sont drôles, on boit des panachés. Je reçois un message d'une vieille amie perdue de vue : elle était dans la salle, tellement perdue de vue que je ne l'ai pas vue, elle dit "Tu es parti vite !". Me plaît d'avoir été ce flou. Je reprends un panaché.



vendredi 2 décembre 2011
(Ici, à cause de la mort d'un jeune homme dans ma ville, deux balles, trafic de drogue, j'avais écrit un long billet sur la saloperie qu'il y a à consommer de la drogue pour s'amuser, sur le mensonge de la liberté de choix, sur le déterminisme social qui pèse mille millions de tonnes, sur le racisme des recruteurs, sur le chômage entretenu par l'économie libérale, et sur l'inefficacité organisée de la police entretenue par les seigneurs politiques de droite extrême. C'était un peu copieux et très maladroit dans la forme, alors jai préféré mettre ce petit résumé. Sinon, j'ai pris le bus et deux mamies aux cheveux mauves ont dit que le petit jeune, il paraît qu'il était gentil, mais il faut pas s'étonner qu'il soit mort.)


jeudi 1er décembre 2011
Depuis que ma présence n'est plus requise à la rédaction du magazine qui n'existe plus, et puisqu'il est hors de question de travailler chez moi où il faut sans cesse remplir et vider la machine à laver, pendre du linge, plier du linge, répondre au téléphone, à la porte, préparer le repas et ne pas se laisser aspirer par la grande bouche d'internet, je vais travailler dans les bibliothèques municipales. À Saint-Ouen, à Levallois, à Paris. Et je découvre la vie dans les salles de lecture.
Je veux dire que je découvre les lecteurs, les "usagers". D'après mes trois semaines d'expérience, les salles de lecture des bibliothèques sont le lieu où se trouvent le matin et l'après-midi, dans les heures d'ouverture, les jolies étudiantes et les clochards. Je n'ai pas tellement souvenir d'avoir vu d'autres personnes dans les bibliothèques ; si ce n'est, oui, la foule des hommes ordinaires, plutôt laids et mal rasés, dans quoi j'entre, et que je préfère ne pas regarder de trop près pour cette raison-là.
L'autre jour, une représentante brune de la jolie catégorie s'était assise à ma table, avec son ordinateur et ses notes de cours à mettre en forme, nous avions échangé quelques phrases pour dire je peux vous laisser mes affaires deux minutes, je vous en prie, merci, et je reviens tout de suite, et au revoir en partant.
Mais aujourd'hui c'est un vieil homme décati, les vêtements crades et les cheveux dégueulasses, dans cet habit de crasse qu'on a quand on vit trop seul, qui s'installe près de moi avec un sac en plastique et une liasse de journaux de toutes sortes qu'il défroisse, et lit, et froisse, et relit, à grand bruit, en lâchant à intervalles imprévisibles des pets énormes. Le visage imperturbable ; apparemment tout ce tapage ne le concerne pas. Je vais travailler sur une autre table.
Il faudrait raconter aussi la lutte pour les prises électriques, vitales, pour les ordinateurs, la raconter avec un ton en biais, entre le récit historique sur l'époque des Borgia et le documentaire animalier sur la rivalité quotidienne entre les hyènes, les vautours et les lionnes.



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