À mains nues
[ a m o u r ]
Apod (fr)
Arnaud Maïsetti
L'Atelier des icônes
Barbotages
Bloc-notes du désordre
Brèves de métro
Cabinet des curiosités
Carnets de JLK
Charles Pennequin
Le Clavier cannibale
(dit janu)
L'Employée aux écritures
Entrée Ouest
Etc-iste
Europa Film Treasures
La Femme-boîte
Fenêtres open space
Le Fourbi élastique
Futiles et graves
Futura-Sciences
Insula Dulcamara
Jamais je n'aurais dit ça
Je raconte ma vie
et celle des autres

Journal Littéréticulaire
La
Liminaire
Lignes de fuite (liens)
La Main de singe
nedurepas
Notules dominicales
Un Oeil sur la Chine
Oeuvres ouvertes
Paumée
Petite racine
Poezibao
Publie.net
Questionnez vos
petites cuillers

Recherche en histoire
visuelle

Remue.net
Retors
Rezo
RougeLarsenRose
Scriptopolis
Séries
Silo
Le Tampographe Sardon
The One Shot Mi
Tiers-Livre
Totem
Traces et trajets
UbuWeb
Soubresauts
xkcd


mardi 31 janvier 2012
Encore couché trop tard hier soir et bon à rien aujourd'hui. Mais en relisant Le Peintre de la vie moderne de Baudelaire, dont j'ai besoin pour mon chapitre 10, je retrouve ce passage que j'avais repéré la première fois, et puis oublié, et qui m'accroche une deuxième fois, à propos de l'enfance :

    " (...) la convalescence est comme un retour vers l'enfance. Le convalescent jouit au plus haut degré, comme l'enfant, de la faculté de s'intéresser vivement aux choses, même les plus triviales en apparence. Remontons, s'il se peut, par un effort rétrospectif de l'imagination, vers nos plus jeunes, nos plus matinales impressions, et nous reconnaîtrons qu'elles avaient une singulière parenté avec les impressions, si vivement colorées, que nous reçûmes plus tard à la suite d'une maladie physique, pourvu que cette maladie ait laissé pures et intactes nos facultés spirituelles. L'enfant voit tout en nouveauté ; il est toujours ivre. Rien ne ressemble plus à ce qu'on appelle l'inspiration, que la joie avec laquelle l'enfant absorbe la forme et la couleur. J'oserai pousser plus loin ; j'affirme que l'inspiration a quelque rapport avec la congestion, et que toute pensée sublime est accompagnée d'une secousse nerveuse, plus ou moins forte, qui retentit jusque dans le cervelet. L'homme de génie a les nerfs solides; l'enfant les a faibles. Chez l'un, la raison a pris une place considérable ; chez l'autre, la sensibilité occupe presque tout l'être. Mais le génie n'est que l'enfance retrouvée à volonté, l'enfance douée maintenant, pour s'exprimer, d'organes virils et de l'esprit analytique qui lui permet d'ordonner la somme de matériaux involontairement amassée. "

(Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, III, "L'artiste, homme du monde, homme des foules et enfant")


lundi 30 janvier 2012
Ce matin pour la première fois, après avoir accompagné les enfants à l'école, je me recouche, et me rendors. Me réveille un peu avant dix heures, à peu près reposé, mais perdu. À midi seulement je retrouve environ le sens du temps.
Cette nuit comme à chaque fois que je suis seul, impossible de dormir. Alors j'ai regardé des films jusqu'à quatre heures du matin, dont Eyes Wide Shut de Kubrick, commencé vers deux heures du matin, heure paumée parfaite pour ce film qui est peut-être un rêve ou le voyage peut-être d'une conscience endormie. Comme l'autre jour, le récit d'une indécision, entre deux manières rivales de lire le monde ; et le choix fait en esprit détermine le monde ; mais cette fois-ci, l'indécision est cruelle, aucun choix ne rassure ; roué Kubrick.
L'après-midi j'avance d'un demi millimètre dans le texte en cours, quelques paragraphes tout juste ; mais je décoince le chapitre entier, et tout le développement à venir, en lisant un paragraphe de La Part du feu de Blanchot, dans l'essai intitulé "L'échec de Baudelaire".

    " Si la poésie laissait clairement paraître les contradictions qu'elle suppose, l'expérience de son impossibilité ne pourrait se faire, et le tourment poétique serait sans valeur. Mais c'est dans l'ambiguïté que la poésie devient création. "

C'est moins clair en le recopiant que ça l'était en le lisant dans le métro ; mais de cette ambiguïté que la poésie fait tenir, comme équilibre instable en déséquilibre permanent, de cet échec suspendu qu'il faut croire, de cette suspension of disbelief que décrète et demande la poésie, je crois savoir comment tirer le mouvement du cinéma de Baudelaire et le galop qui entraînera mon chapitre. Par fission nucléaire, il doit y avoir un moyen de libérer l'énergie colossale que retient la contradiction poétique. À défaut d'y parvenir, je montrerai que c'est exactement cela qu'il faut essayer.



dimanche 29 janvier 2012
Matinée de jeux avec les deux gars très en forme. On déjeune de trois truites — impression d'être papa-ours au bord de la rivière avec ses deux oursons aux dents pointues. Ensuite on sort jouer au foot, et surtout au rugby, c'est la nouveauté évidemment : entre les parterres encore vides et les buissons de branches noires on marque des essais et on se plaque en rigolant beaucoup. Il fait toujours le même froid vif, énergisant, grisant, qu'on oublie un moment tant qu'on joue, mais qui nous mord les mains dès qu'on s'arrête un peu.


samedi 28 janvier 2012
G. part en Inde ce matin, pour cinq jours, son avion décollait tôt. Elle a laissé pour nous sur la table, dans une enveloppe, trois places pour un match de rugby, un cadeau d'entreprise qu'elle a reçu par le boulot, et dont elle nous a fait la surprise. Petits gars surexcités, direction le stade.
Grand plaisir de voir le match avec eux, c'est eux que je regarde et non le match sans enjeu et sans jeu. Mais leur expliquer les actions, les phases, les règles de ce jeu visiblement inventé par des Monty Pythons bourrés, tout concourt à rendre ce moment parfait, même le froid très clair qui resserre la vie et la rend plus intense.
Le petit cumule les émerveillements, il reste écarquillé sans discontinuer, parce qu'à la fin du match comme la nuit est tombée, un feu d'artifice est tiré dans le stade. Il n'en avait jamais vu "en vrai". Sur le moment se bouche les oreilles en ouvrant grand les yeux, poisson stupéfié, crie que ça fait trop de bruit, et de deux jours ne parlera pourtant plus que de comme c'était beau.
Au retour je perds bêtement, oublié sur le comptoir où je l'ai posé en cherchant un truc dans mes poches, un carnet de tickets de métro ; le petit en est exagérément peiné, il pleure. Je dois le consoler longuement. En sortant du métro il faut tomber à son tour la baguette chinoise avec laquelle il jouait, une baguette magique à ses yeux, et la rame repart avant qu'on ait pu rattraper la baguette. Nouvel accès de larmes chaudes et grosses sur les joues. Je dois le consoler longtemps, le prendre dans mes bras, le raisonner (marche pas trop), inventer mille arguments pour atténuer le drame (par exemple la soeur jumelle de la baguette l'attend déjà dans le tiroir de la cuisine), avant qu'il parvienne à se recomposer un visage paisible.
Hier soir comme j'étais dans la cuisine, et lui sur son cheval de bois dans le salon, il avait débaroulé d'un coup, l'air affolé, en disant qu'il ne voulait pas mourir, et que "il y en a qui meurent pendant qu'ils sont en train de jouer". Je ne sais pas quelle anecdote il a entendu raconter ; mais il avait fallu des trésors d'imagination pour détourner son esprit de la perspective qui nous attend. Après ça il était reparti jouer comme en 40, l'air aussi léger que d'habitude ; moi non.


vendredi 27 janvier 2012
Commencé la journée en pliant du linge et en jouant l'Internationale au piano. Continué en commençant à la bibliothèque un truc bancal mais rigolo sur Baudelaire et le XIXe siècle comme siècle du mouvement, au sens où il veut penser et engendrer le mouvement d'une manière nouvelle, et se voue tout entier à la production du mouvement, le mouvement sa seule fin, sans fin.
Lors d'une pause, lu plusieurs pages d'un gros Dictionnaire critique du marxisme, les articles intitulés Procès de circulation (p. 167), Anarcho-syndicalisme (p. 32), Capitalisme d'État (p. 150), Croissance (p. 274), Libéralisme (p. 653), Révolution industrielle (p. 1013), et Robinsonnades (p. 1020) :

    " Dans les Grundrisse, Marx désigne, sous ce terme ironique de "robinsonnades", l'idée d'individus isolés qui a servi de point de départ à nombre de théoriciens pour expliquer la genèse des corps sociaux. Ainsi "le chasseur et le pêcheur individuels et isolés, par lesquels commencent Smith et Ricardo, font partie des plates fictions du XVIIIe siècle". À la décharge de Rousseau, qui en est le père, Marx admet qu'il s'agit là d'une illusion de l'époque. (...) Derrière les "robinsonnades" qui sont l'apparence du procès d'anticipation de la société bourgeoise, s'opère la double critique de l'individualisme et des utopies sociales."




jeudi 26 janvier 2012
Nettoyer l'aquarium, enraciner dans le gravier des plantes nouvelles ; à la fin, plaisir du bloc cristallin ni trouble ni rempli de bulles : les poissons nagent alors dans un élément invisible, un air à peine plus résistant que le nôtre, et plus limpide, un bloc de lumière détaché de la glace du pôle.
Plaisir d'avoir repris le Robinson, parce qu'il me vaut de manière inexplicable des compliments, ceux que mon texte sans lecteurs n'obtient pas. On ne peut pas fabriquer quelque chose d'aussi économiquement nul qu'un livre sans avoir besoin de réconfort et d'encouragement, de légitimité sociale sous une forme ou une autre : le "c'est beau" est la seule utilité, discutable et brève, de celui qui écrit, et de ce qu'il écrit. Voilà donc une bien bonne vérité à retenir pour la prochaine fois que vous écrirez une dissertation en classe de Terminale : le beau, c'est l'utilité de l'inutile — rompez.


mercredi 25 janvier 2012
J'éprouve à la fin de l'après-midi le sentiment d'une grande puissance dans un corps fatigué, épaules lourdes mais tête allégée, parce que j'ai terminé un chapitre, un gros, un difficile, un important — ils le sont tous, mais celui-là était dur. Pensé aussitôt au suivant, noté les grandes lignes, lancées comme des câbles par dessus le ravin à franchir, en pensant à Échenoz quand il explique que penser la structure d'un livre c'est pour lui, l'ingénieur, comme construire un pont.
Pour moi, le corps d'un chapitre a quelque chose à prendre à la musique, dans son rythme et son phrasé, je veux dire dans la musique du sens et non seulement dans la sonorité des phrases, et beaucoup à prendre aux formes de la métamorphose continue — géologie, évolution biologique, histoire, dessin animé — pour ce qui est de sa façon d'avancer en étant toujours lui-même, comme une évidence qui se déroulerait, un corps souple et changeant qu'on longerait sans jamais voir de défaut ni de brusquerie dans son cours soyeux.



mardi 24 janvier 2012
Déjeuner avec C. près de la gare Montparnasse, conversation autour du rêve des maisons de campagne, pluie douce ; plaisir de fumer une cigarette à l'abri de la grande tour, impression fugace de passer quelques minutes, le temps d'une cigarette, dans un Tokyo de cinéma, où l'eau du ciel tombe sur une nature de béton, de dalles et de plantes en pots.
L'après-midi, écrit à Levallois, mais avec peine, la scolie du chapitre 9, où il est question d'une projection Super 8 improvisée par mon oncle, un jour où je jouais chez mon cousin. J'avais ri aux aux larmes parce que mon oncle, pour nous amuser, faisait défiler les films à l'envers : mon petit cousin jaillissait de l'eau où il avait plongé, recrachait le cornet de glace qu'il avait dévoré, ma tante traversait en marche arrière et sans trébucher la place pavée d'une ville yougoslave, un ballon venait à toute vitesse s'arrêter pile devant le pied de mon oncle.



lundi 23 janvier 2012
Écrit à Levallois, sur la grande pente rapide qui mène à la fin d'un chapitre, sans toucher les freins. Euphorie comparable à l'excitation sexuelle, en tout cas elle s'y prolonge en ligne droite.


dimanche 22 janvier 2012
Accompagné mon fils aîné à la galette des rois de son groupe de scouts. Saint-Denis Université, rues de banlieue ; les petits pavillons, les maisons mitoyennes à deux étages, les jardinets entre le trottoir et le porche, les chiens, le potager au coin de la rue avec le grillage, les pots retournés pour les endives et la brouette renversée contre un mur. L'impression que ce serait ma ville natale, s'il n'y avait pas la grande cité derrière et l'arrêt de RER. Ici je me sens bien, dans cet endroit mélancolique où l'on peut tout toucher, tout prendre, frapper à chaque porter, lancer un gravillon dans les volets pour appeler un copain. Ici ou presque j'ai eu seize ans.
En rentrant seul, ayant laissé le petit avec ses copains, je rêvasse dans les mêmes rues. Il me vient en regardant ces tristes maisons des souvenirs distanciés et des idées de textes, des situations, des portraits ; et des idées pour ici, pour le Robinson, pour sortir du plat rapport des jours, du bête procès-verbal. Des idées de chroniques, presque, des textes affranchis des événements du jour, des petits bouts littéraires. Enthousiasme nébuleux, l'idée est encore océanique, mais je sens le banc de poissons, tout ce qu'il y a de beauté dans ces rues minables, dans les temps minables et dans la ville minable que j'ai connus, qui se lèvent en moi comme une marée. Je ne note rien, poches vides, je roule et fume une cigarette pour fixer l'excitation. Puis rentre chez moi, n'y pense plus, joue du piano.
Le lendemain matin tout est envolé.



samedi 21 janvier 2012
C'est mon anniversaire. Les larmes me perlent aux yeux quand je lis le poème écrit par les enfants, où bricole rime avec rigole et bisoux avec doudou. Je reçois aussi des partitions pour le piano et un gilet tellement chaud et confortable que je ne le quitterai plus avant le mois de mai, et encore, à condition qu'il fasse au moins vingt degrés Celsius partout, même à l'ombre. Une épaisse peau d'ours pour hiberner.
Dans la soirée je rencontre pour la première fois Nathalie, l'épouse de Guillaume. Elle née en Chine, mais venue vivre à Paris si jeune que je reste interdit devant l'alliage étonnant qu'elle a réussi, parfaitement Chinoise et parfaitement Parisienne, parfaitement les deux. Elle a apporté un énorme pomélo d'Asie et c'est un plaisir de la regarder l'éplucher, la fraîcheur et le grand âge du geste, et tout en posant sur la table les grosses écorces parfumées au fur et à mesure, elle nous raconte comment, quand elle était petite, sa mère mettait le zeste du pomélo dans l'eau du bain de ses filles, et que "ça sentait bon..." Plus tard, comme le Nouvel An chinois approche, elle se souvient, amusée, que sa mère conseillait de ne pas se laver pendant la première semaine de l'année, afin de garder sur soi les bienfaits de la nouvelle année.


vendredi 20 janvier 2012
Pas mal avancé. J'espère boucler le chapitre 9 au début de la semaine prochaine. Grande respiration du travail, avec ses cycles. En ce moment il n'arrive rien d'autre.


jeudi 19 janvier 2012
Presque rien, trépigné devant le texte à la maison. J'aurais mieux fait d'aller travailler dans une bibliothèque.


mercredi 18 janvier 2012
Journée nulle, du point de vue du travail.


mardi 17 janvier 2012
La fin du chapitre 9 approche mais avec difficulté. Pas content surtout du traitement que j'inflige à Marey et Muybridge, les deux beaux noms cousins. L'essentiel y est, je crois, mais leurs images sont trop occultées. Je corrigerai ça demain, il faudra passer par une longue immersion dans les images, c'est du temps, il faudra ne pas être trop fatigué. Aujourd'hui le grand froid m'endort, et peut-être aussi les cigarettes que j'ai bêtement fumées ? Elles font le souffle court.



lundi 16 janvier 2012
Journée sous tension érotique. Pas étonnant d'y avoir croisé, pour la première fois, ces images de Bortek, le chanteur de Jad Wio, dont je connais pourtant les chansons depuis longtemps. Mais je n'avais jamais vu cette interview où s'exprime sa nature profondément double, ou toujours entre deux : entre homme et femme, entre douceur et cruauté, entre ridicule et grâce.



dimanche 15 janvier 2012
Déjeuner très doux chez Seloua. En chemin on passe devant le 231 de la rue La Fayette, un superbe immeuble bourgeois, avec ses deux toits ronds, je pense à l'amie qui l'a vu pendant des année, quand elle habitait en face ; me demande ce qu'elle devient, de quoi le bonheur décidé qu'elle affichait autrefois est aujourd'hui fait. Pourvu que tout aille bien, me dis-je soudain, pourvu que ses enfants aillent bien. Inquiétude sans raison, espérons-le.


samedi 14 janvier 2012
Manuel me prête les Variations Goldberg jouées par Glenn Gould ; je découvre le jeu délié de cet homme étonnant, qui transforme la musique en cours d'anatomie et parvient à nous décrire avec des notes les articulations de la main humaine.


vendredi 13 janvier 2012
Boire un café et une cigarette avec l'amie disparue et retrouvée, ça m'aurait suffit comme chaleur aujourd'hui ; mais en plus il faisait très beau, et le froid était vif et joyeux, le soleil faisait comme une hostie tiède, sa mince chaleur réunie en pastille ronde en bas d'un ciel Wedgwood.
Avec elle nous parlons de cet article sur Auschwitz-Birkenau comme lieu de tourisme, Auschwitz-Disneyland. Elle dit que c'est injuste, que les jeunes gens qui font le voyage avec leur école sont souvent des enfants juifs très au courant des enjeux tenus dans le lieu, et que danser dans l'enceinte du vieux camp (éternel) n'est pas irrespectueux, mais tout le contraire, un rite juif important : il faut danser sur les tombes. Je lui donne Écorces.


jeudi 12 janvier 2012
Petit garçon malade. Nuit coupée de réveils, de soins à tâtons, et terminée sur le canapé, pour être plus près de lui et ne plus réveiller sa mère quand il faut le laver, changer les draps, le consoler.
Il reste avec moi, journée lente et fiévreuse. Après le déjeuner je lis, retour au canapé, pendant que le petit dort un peu. Tout à l'heure nous jouerons aux cartes. Ce soir je me coucherai tôt.


mercredi 11 janvier 2012
Journée de solitude complète, sans déjeuner avec personne, au quatrième étage de la bibliothèque Clignancourt. De là les toits sont ensoleillés, les bisets parisiens se posent en groupes dans le recoin des oeils-de-boeuf, sur les cheminées découpées dans la tôle du ciel. Il me paraît alors évident, en regardant ces volatiles mécaniques, leur oeil étonné, que les pigeons attendent le coup de fusil.
Après ça je découvre que Marey, le photographe, fut d'abord physiologiste et inventa le sphygmographe, dans lequel on met le bras : les battement de la veine soulèvent une plume légère, un traceur fin comme un cheveu, qui dessine sur un rouleau noirci la ligne tremblante de votre coeur. Après avoir inventé le fusil photographique, il mitrailla toutes sortes d'oiseaux, un fil à la patte dans son atelier, et tira sans doute, de pigeons, le portrait.



mardi 10 janvier 2012
Plaisir d'écrire dans la salle étroite, surchauffée et surpeuplée de la bibliothèque Clignancourt. Ma joie n'a plus de causes ni de limites, plus rien ne la gêne, tout l'augmente et rien ne la diminue, c'est un état, comme l'hébétude, l'idiotie et la sainteté.


lundi 9 janvier 2012
Seul à la maison quand les enfants sont couchés, alors soirée de piano comme autrefois ; d'abord la Méthode rose des enfants pour les gammes et les exercices de lecture, les doigtés ; puis les deux préludes que je travaille, les deux plus faciles apparemment, mais quand on n'a pas joué pendant vingt ans rien n'est facile ; et l'improvisation ; je trouve une petite chanson triste en quatre accords répétés, je la note sur du papier, plus tard peut-être ; ensuite un long truc jazzy rien que sur les touches blanches, où je m'amuse à surjouer les sentiments élégiaques, c'est comme une eau qui coule et qui parle en sinuant et d'un coup, suspens de tout, tombe d'une très haute chute et se fracasse sur Hollywood tout en bas. Je fais le pitre même en musique. Je parie qu'après ça je dors comme un clown.


dimanche 8 janvier 2012
Ce que j'ai fait de mieux aujourd'hui, c'était jouer au foot avec mes deux fils, sur le bitume du square, on finit même par tomber les manteaux tellement courir nous échauffe. On joue deux contre un en changeant souvent les équipes, ils voudraient être gardiens de but toute leur vie si on les laissait faire, ou bien me bombarder de tirs pour marquer contre moi. Ils ont les joues rouges de courir, ils rient aux éclats quand ils ratent le ballon et donnent de grands coups de pied aux nuages ; et à la fin, quand on forme un triangle pour se faire des passes de plus en plus longues, ils exultent parce que la pratique et l'échauffement leur ont donné de la puissance et de la précision, leurs tirs sont longs et droits, ils envoient la balle pile dans les pieds de l'autre et ça leur plaît beaucoup. À moi aussi, je me dis qu'on n'a pas perdu notre temps, à faire ensemble ce chemin de la maladresse à l'adresse, cette leçon de pratique, cette façon d'entrer dedans que je connais au piano, et qu'on éprouve là sous forme de chaleur dans nos cuisses et de plaisir du pied. Ensuite un goûter d'ogres.


samedi 7 janvier 2012
Grande soirée profuse en alcool et en cigarettes, avec beaucoup d'inconnus sympathiques, surtout l'archéologue et son mari musicien ; grand plaisir à fumer sur un balcon d'où l'on voit tout l'est de Paris, du nord au sud, panorama nouveau pour moi, Paris sans les silhouettes familières de Montmartre, des deux tours ou de la Défense. Plaisir aussi de revoir l'ami Guillaume après plusieurs années, maintenant qu'il vit à Berlin avec sa compagne et leur petite fille.
Frappé surtout par ceci : qu'il est venu voir jouer, au théâtre, une ancienne compagne, alors que moi je ne peux toujours pas voir une seule pièce du metteur en scène, parce qu'il est l'ami d'une femme que j'ai aimée. J'admire la décontraction apparente de Guillaume, l'allure adulte que lui donne ce geste généreux, alors que je le connais si impulsif, hormonal, dévorant et possessif avec les femmes. Finalement, sa tranquillité est peut-être fausse ; il est peut-être mort de jalousie, lui aussi.


vendredi 6 janvier 2012
Moment étrange : retourner à la rédaction pour rendre mon badge et tenter de savoir quand je toucherai mon solde de tout compte. Encore plusieurs mois à vivre à crédit, d'après ce que j'ai compris.
Étrange surtout de serrer la main aux anciens collègues, tout ce passé déjà qui nous sépare, moi dans des vitesses et des logiques lointaines, et eux toujours pris dans la mécanique des bouclages, cette urgence nerveuse, la fatigue, le temps figé en cycle. COmment avoir le sentiment d'avancer dans de telles conditions ? Je crois que les "nouvelles formules", ce machin par excellence, la corvée que s'infligent les magazines tous les deux ans, est une chose dont les lecteurs se balancent radicalement, et qu'ils reçoivent même avec agacement, parce que la nouveauté perturbe la lecture, et que les nouvelles formules ne sont là que pour sauver les rédacteurs d'une mort certaine, et pour leur donner brièvement le sentiment que le temps coule, pour eux aussi, malgré le cycle des semaines et des mois qui les tient.
Après ça je m'installe dans la bibliothèque voisine. J'en sors cinq heures plus tard heureux comme rarement, enthousiaste, parce que j'ai bien travaillé, que le texte avance et me fait rire, et m'étonne même, je pourrais dire au monde entier qu'il est très beau.


jeudi 5 janvier 2012
Travail à la maison, mal avancé, comme à chaque fois que me prend la grande conversation du web, constante comme la mer, san fin comme elle, et bruissante, mais avec des voix qui font un bruit de vagues, au lieu des vagues qui répètent leur phrase dans leur langue têtue.


mercredi 4 janvier 2012
Journée avec mon grand fils : il passe la journée à la maison parce qu'on va chez le dentiste dans l'après-mdi. En fait c'est un prétexte pour jouer aux cartes ensemble, parler beaucoup, déjeuner tous les deux et traverser la ville à vélo, en rigolant parce que ça caille et qu'on est emmitoufflé jsuqu'aux yeux. Et pendant qu'il regarde un film - Indiana Jones - j'en profite pour écrire un tout petit peu, à propos de l'étonnant Joseph Plateau, en utilisant sa biographie autorisée, un panégyrique écrit par son propre gendre.



mardi 3 janvier 2012
Les enfants retournent à l'école, premier jour de vrai travail concentré depuis le 20 décembre. Quinze jours durant lesquels j'aurais retrouvé le plaisir d'écrire sur des feuilles de papier avec de l'encre, mais avec le même sentiment que lorsque j'allume une bougie pour m'éclairer ou que lorsque je coupe du bois pour allumer un feu : étonné que ça soit encore possible, alors que c'est si évidemment un geste du passé, du grand pasé et de mon passé, et que le temps aurait dû se refermer comme une eau sur ces gestes-là comme sur tous ceux qui nous sont devenus impossibles, moucher une chandelle, héler un fiacre, trousser une dentellière.



lundi 2 janvier 2012
Par une des ces entourloupes de la mémoire, par une de ces merveilles de la synesthésie de comptoir, par une synthèse comme seule l'esprit amoureux est capable d'en fondre dans son petit fourneau à émaux, le souvenir d'une femme que j'ai follement aimée me revient systématiquement, ponctuel, précis, à chaque fois que je ferme la porte du lave-vaisselle. Elle n'a pas voulu de moi parce qu'elle avait déjà un mari, cela s'entend ; le lave-vaisselle, métonymie du bonheur conjugal dont elle me claquait la porte au nez ?


dimanche 1er janvier 2012
Ma mère passe quelques heures ; m'apprend la mort de monsieur Tonneau, instituteur et photographe, à 86 ans ; elle m'apprend la mort de mon maître de cours préparatoire ; en somme : la mort de l'homme qui m'a appris à lire. Je me souviens de son eau de Cologne, de ses yeux, et de l'appareil noir avec lequel il nous photographiait. Il y a ma tête dans un de ses bouquins, bermuda et cheveux longs, 1979 gamin.



Accueil
Mail