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vendredi 30 mars 2012
Que trouve-t-on dans le sac à main d'une journée ? Travaillé avec joie (rouge à lèvres, miroir de poche à dorures). Reçu le chèque des indemnités de licenciement, de quoi vivre quelques mois (carnet de chèque, porte-monnaie). Soleil toute la journée (bonbon au miel). Un peu trop fumé cependant (paquet de tabac, papier, allumettes). Rempli et posté des paperasses en retard (facture froissée). Regardé dans la soirée cinq minutes pas plus de La Bataille d'Alger, scène d'arrestation et de torture, pas l'estomac ni le moral pour en voir plus ce soir (bouquin avec photo cornée en marque page, mauvaise conscience). À la place, regardé deux épisodes de la série Maison close, étonné de voir beaucoup de points communs avec L'Apollonide, un film que je n'ai pas vu mais dont on m'a beaucoup parlé, des scènes entières en commun dirait-on, lequel a copié l'autre je ne sais pas (trois préservatifs dans la poche secrète à fermeture éclair).

jeudi 29 mars 2012
Regardé attentivement ce film sur la vie microscopique, en écho avec le temps que je passe au milieu des monstres du schiste de Burgess, et découvert avec plaisir l'existence des tardigrades, increvables et lents. Comme eux je vis très lentement, sentiments longs, compréhension tardive, escargot d'écriture. Mais à l'inverse d'eux, j'aurai la vie courte des humains. Grande chance donc que je meure avant d'avoir compris quelque chose. Jeune âme, à peine rayée par l'usage, prête à recommencer, si on peut.

mercredi 28 mars 2012
Matinée de paperasses et de photocopies, pour l'assurance sociale, pour l'assurance chômage, pour le renouvellement de la carte professionnelle, pour la mutuelle de santé. Après le déjeuner repris le texte sur les machines du cinématographe, découvert que j'avais parlé beaucoup des projecteurs et oublié de parler des caméras, avancé quand même assez bien. Le soir regardé une série policière inepte, du vide qui ferait du bruit. Journée machine avec les machines.
mardi 27 mars 2012
Plaisir d'une journée tout entière à écrire. Monotone à lire pour le visiteur sans doute, mais pour moi à chaque fois c'est plongeon, nage, longueurs, exploit sportif.
lundi 26 mars 2012
Le meilleur moment de la journée, c'était peut-être le déjeuner dans le restaurant turc, au milieu des ouvrier costauds, à lire Le Dépaysement devant la télévision qui diffuse des clips vidéos de vedettes turques, où les hommes chantent l'amour dans des chambres d'hôtel, des villas somptueuses, au bord des piscines, dans de grosses voitures, pendant que les femmes languides les attendent à demi nues dans un grand lit vide en prenant des poses, ou se maquillent et s'habillent, seule activité qu'elles semblent connaître entre l'aube et minuit, avant de retrouver l'homme qui les hante et de l'embrasser enfin, récompense de l'oiseau dont le chant est un sexe.
Ou alors le meilleur moment de la journée c'était dans l'après-midi, en écrivant un long paragraphe sur le plan anatomique des arthropodes ?

dimanche 25 mars 2012
L'heure qui nous a été enlevée comme une côte d'Adam, pour faire quoi avec ?
samedi 24 mars 2012
Les enfants chez leurs copains, les parents vont se balader. À Beaubourg on passe un long moment dans la grande exposition Danser sa vie, que je n'avais pas vue la dernière fois, à cause de la déception. Me plaisent :
/ les photographies de Muybridge à l'entrée, corps nus en mouvement découpé, images avec lesquelles j'ai passé du temps il y a quelques semaines ;
/ les photographies en plein air des jeunes gens qui suivent les cours de danse d'Isadora Duncan, et de gymnastique rythmique de Wilhelm Prager ;
/ l'impression forte, en regardant un film qui montre les mêmes jeunes gens dans la nature suisse, d'avoir conscience du passage des vingt-quatre photogrammes par seconde du cinématographe, au point de penser voir les images une à une dans les saccades de l'animation ;
/ la Danse serpentine de Loïe Fuller filmée par les frères Lumière, pellicule noir et blanc colorée à la main ;
/ la video de break dance dans l'atelier de mécanique, le studio de design, etc., dans Movement Microscope, une vidéo de Olafur Eliasson;
/ Pollock en train de peindre, filmé en 1950 par Hans Namuth (un autre film que celui-ci ?).

vendredi 23 mars 2012
Déjeuner de travail avec J., dont je sors assez satisfait. Mais le soir discussion avec ma compagne, qui écroule tout. Contradiction qui se prolonge en déception, le sentiment suintant d'avoir été niais. Soirée foutue, puis nuit à mal dormir.
jeudi 22 mars 2012
Le déjeuner de travail depuis longtemps prévu est annulé, rendez-vous raté, journée partie en biais. Du coup, stoppé dans l'élan que je suivais depuis le matin, même pas de bibliothèque l'après-midi, et travaillé à la maison ; mal.
mercredi 21 mars 2012
Près des tours de la BNF aujourd'hui il faisait un soleil incroyable, dans un ciel bleu d'été.
mardi 20 mars 2012
Ce soir je vais chez S., à la porte de la Chapelle, pour dépanner son ordinateur. Pour aller chez elle, de chez moi, il faut prendre le PC et descendre à la Chapelle, puis passer sous le pont du périphérique, suivre un trottoir défoncé par les travaux et réduit par des palissades de chantier, jusqu'au tas de sable c'est Paris, après le tas de gravier c'est Saint-Denis, longer une déchetterie où les employés muncipaux nettoient les camions avec des lances à eau, échangent des cigarettes et rigolent, traverser un carrefour compliqué, croisement des bandes blanches pour piétons, passer devant un hôtel à touristes, lobby désert et bar aussi et, au fond d'une impasse, trouverle numéro 23, monter dans les étages, S. ouvre la porte.
Elle est seule avec soon jeune fils, qui a peut-être dix ans. La télé est allumée sur une chaîne d'informations continue, le babil tourne avec excitation au sujet de l'exécution d'un fou qui s'était retranché chez lui, à Toulouse, après avoir abattu des enfants et des militaires à cause d'un fumeux délire paranoïaque mettant en jeu l'islam et les armes, le sang et la religion. Les militaires ont fini par abattre le dingue, et force est restée à la mort, qui gagne toujours à la fin. Le môme regarde ça de ses dix yeux, vingt yeux, écarquillé, à cause de ça je suis mal, un peu transpirant, comme fébrile. Je lui demande de baisser le son pour pouvoir parler avec sa mère, ça oui, il accepte, mais l'image en boucle pas moyen de la couper. Ce n'est aps de l'information, c'est de l'hypnose. Il faudrait arrêter pour penser, dans le silence et la pénombre, mais on n'a pas le temps. Galop vide du cheval mort depuis longtemps.
Je dépanne l'ordinateur tant bien que mal. Mais enfin il marche. On boit un coca, avec S. Elle parle du Congo-Kinshasa, de la guerre de 1997, de comment elle a vécu trois semaines dans la forêt avec sa famille. Elle est venue à ça, mais je ne sais plus comment, en regardant l'écran où l'actualité épuisée se ressasse. Ce qu'elle dit de la forêt, des nuits sous les arbres, cent mille fois plus important que les phrases mortes des journalistes bien coiffés.
Je pars. Traversée de la porte de la Chapelle en sens inverse. Le coeur gros de cette tristesse que S. y a mise, malgré ses sourires. Arrêt de bus, au bord des quatre voies du boulevard Ney. Il fait nuit, l'air est orange lamapadaire. Sur le terre-plein central l'herbe est gris bleu au lieu de verte, et il y a quatre jeunes filles court vêtues, il me faut du temps pour comprendre.
Et puis la plus fluette se lève sur ses très hauts talons, se penche à la portière d'une grosse voiture qui vient de s'arrêter, contourne le capot en trottant sur ses talons trop hauts, genoux fléchis comme une qui ne sait pas marcher avec, s'assied les fesses d'abord puis jambes rentrées dans la voiture comme à la télé, fuseaux penchés genoux collés, la voiture démarre, disparaît dans le tunnel sous les voies de chemin de fer, vers où, vision de sexes et de bouches.
Les trois jeunes filles qui restent parlent fort et rient beaucoup, manière de se réchauffer, pas enfrançais je dirais, mais avec la circulation comment être sûr, une langue slave je dirais, mais laquelle, et comment être sûr, et elle apostrophent tous les automobilistes qui s'arrêtent au feu rouge près d'elles. Elles ont des discussions brèves avec une quantité de gens, un gars qui baisse la vitre pour leur demander du feu et c'est tout, un routier qui leur parle deux minutes dans leur langue commune, elles ont dû repérer la plaque étrangère, un autre qui leur donne un paquet de clopes et une bouteille d'eau, une foule de petites rencontres comme ça, pas des clients, des humains charitables.
Le bus arrive, je rentre chez moi ; les enfants dorment, ma compagne lit sous la couette. En délaçant mes chaussures l'impression de me défaire du monde extérieur et d'entrer dans une capsule spatiale, une bulle de verre qu'un rien, cling.

lundi 19 mars 2012
Travail, j'avance assez bien.
dimanche 18 mars 2012
Grande manifestation à la Bastille, plaisir d'y retrouver Arnaud, Léda et Candice, puis au café avec eux avec un panaché et l'auteur de HHhH. Rentré ivre de foule et de rouge.

samedi 17 mars 2012
Les enfants sont à un anniversaire, je joue du piano, il fait gris. Et puis je lis Le Dépaysement de Jean-Christophe Bailly, que j'ai acheté l'autre soir. Un livre important, de la philosophie par le banal, de l'intelligence toute vive. Le chapitre 2 que je lis ce soir est frétillant : description d'un magasin de filets de pêche, dans une rue de Bordeaux, et saisie parfaite, pensée et poésie allant ensemble, du dispositif fluide que l'intelligence chasseuse place en travers du flux de l'eau courante, du rapport au monde que c'est, en amont et en aval, et me redonne tous crus, sortis de l'eau la gueule ouverte et l'écaille brillante, des souvenirs d'enfance de mon oncle chasseur et pêcheur, "conformément à cet inextricable et mystérieux lien de la campagne au sang qui simultanément effraie et fascine"."
 
vendredi 16 mars 2012
Pour remplir les nouvelles étagères du couloir ce matin il faut transbahuter et trier les livres, et en jeter un certain nombre. Violence dont je me croyais incapable, religieux du livre par éducation, impressionné par le côté "présence du père". Mais j'y arrive avec une aisance inattendue, soulage les rayons d'une quantité de trucs que je traînais depuis le temps des études : adieu les essais universitaires, adieu les romans que je ne relirai jamais (ne lis plus de romans, découverte de cette année).
Plaisir d'alléger la bibliothèque en la resserrant, en rapprochant les livres qui importent, en parcourant avec les mains le grand corps de la bibliothèque tout entière. Retrouver des textes oubliés, aussitôt envie de les relire, de presque tout relire. J'en trouve même quatre que je n'ai jamais lus, encore neufs, et celui-ci, que m'avait prêté un homme que je ne vois plus.
Plaisir d'aligner les volumes par ordre alphabétique d'auteurs, seule logique que mon esprit mince peut suivre, et puis des thèmes pour les domaines où l'auteur compte moins que le sujet : le rayon des sciences, celui de l'histoire, et celui des récits d'exploration. Environ un mètre de bouquins sur les pôles, pour un autre projet de texte, le suivant peut-être.
En évidence quand on entre dans le couloir, les couvertures jaunes de Verdier, Michon et Bon et Bergounioux, et à côté d'eux, par mimétisme avec leur proximité dans mon coeur, les trois livres que j'ai de Bailly.

jeudi 15 mars 2012
Bien commencé le chapitre 11, le plaisir est revenu. Je cherche un angle comique que je crois tenir par moment, du coup sourire souvent en écrivant, et la journée file vite. Le soir, le chantier du couloir est terminé. On passe la soirée à se féliciter de la beauté de l'endroit, on installe el piano et les lampes, la lumière douce. Puis longue soirée de discussion, sur le divan tous les trois, B. visiblement détendue d'avoir terminé.
mercredi 14 mars 2012
Hier soir on fête l'anniversaire de B. Les bougies sur la table, les verres qui brillent, le bourgogne de Noël, les cadeaux, livres et films pour les soirées sans télé de cette femme qui travaille dure à la menuiserie. Les enfants heureux à cause de touts ces choses inhabituelles dans une soirée de semaine. Un verre à la main je calcule sans rien dire que leur grand-mère a cinquante-cinq ans, la mienne avait soixante-deux ans quand je suis né, et soixante-dix quand j'avais leur âge. À la fin du repas G. et les enfants mettent un disque et dansent, B. regarde et rigole, je débarrasse en dansant avec les assiettes à la main, les verres, la bouteille vide.
mardi 13 mars 2012
Redevenu à peu près vivant, parce que j'ai dormi : le sommeil est une potion magique. Me viennent à l'esprit les mots : eau lustrale, et découvre que j'ignorais ce que c'est.

lundi 12 mars 2012
Reprise des hostilités : bibliothèque, chapitre 11. Mais le matin chez Pôle Emploi, et ce que l'administration fait deshommes. L'après-midi j'achète dans le rayon papèterie d'un supermarché un cahier pour faire mon Bergounioux. Besoin de noter de dedans des choses plus intimes qu'ici. Besoin de faire mes devoirs aussi : depuis l'enfance acheter la paix en écrivant, lignes régulières et bien remplies, et en respectant la marge rouge. Maintenant j'ai le piano pour ça aussi, sonner juste, sans fausse note, pour que le monde ne s'écroule pas, ou n'écrase pas nos vies inutiles et fragiles en se retournant.
dimanche 11 mars 2012
Bouleversé par une case de Lemon Jefferson, bouquin étonnant de Simon Roussin. C'est un gamin qui meurt en disant cette chose déchirante. Les soldats meurent en disant maman.

samedi 10 mars 2012
Cinquième jour de dispute conjugale, le coeur en ruine. Pensée noires en longeant le canal à Saint-Denis, le ciel plombé et les écluses me rappellent ma ville natale et achèvent de me déprimer. J'accompagne le grand à la gare, il part en camp scout. Je rentre seul en brassant du néant. Le soir bu du bon vin avec B. pour oublier le bazar, et ça marche bien.
vendredi 9 mars 2012
Que reste-t-il de la journée ? Toujours laborieuse collecte d'informations scientifiques, jamais assez complète et jamais assez détaillée, le syndrôme Flaubert, cette bêtise infinie qui consiste à courir derrière ce qu'on ne sait pas, en espérant atteindre le fond.
jeudi 8 mars 2012
Réglé des problèmes administratifs, rempli des courriers en retard, bref, purgé un passé pénible, celui qu'on traîne dans les couloirs des administrations, sans parler de l'administration intérieure qui est à la fois très sévère et désorganisée, conçue donc come un piège parfait. Nullité personnelle mise à part, la vie moderne a quand même des ressort délicats et très minces, mais d'une force, pour nous infliger les sentences sans bouche du corps social. Pour le reste tout oublié.
mercredi 7 mars 2012
Pour la note de l'autre jour je regarde les 600 photos prises en Inde par G., pas tout à fait 600 mais 599, avec l'impression croissante de regarder des paysages de la planète Mars ; comme viennent de Mars les photos des grands paysages rocheux des États-Unis, d'Afrique, d'Amérique latine, ou d'Australie. Il n'y a guère de terrestre que les jardinets du bocage européen et des rizières asiatiques. Tout le reste vient des planètes de Star Wars, c'est évident.
À la bibliothèque une jeune femme corrige les copies d'une "épreuve de français" de bac blanc : un paquet sous la main qui tient le stylo rouge, et un paquet sous le coude gauche, dans une chemise marquée au gros feutre : "Done !" J'envie cette façon d'avancer, l'applique à ma façon. Mais dans ce texte ce qui a été fait a toujours l'air d'être à refaire, mouvement perpétuel.
Aujourd'hui particulièrement, travail difficile et lent. Pour le chapitre en cours je suis censé recenser deux étendues infinies, d'une part les machines du cinématographe et d'autre part les animaux du Cambrien piégés dans le schiste de Burgess, afin d'établir un parallèle convaincant entre ces deux faunes aux embranchement disparates — et perdus. La prochaine fois que j'ai une idée de ce genre, je me rince la tête au whisky.
      
mardi 6 mars 2012
Depuis deux semaines peut-être, brouille idiote avec l'ami F., le plus précieux, le presque frère, l'alter ego. On ne sait plus comment ni pourquoi, des malentendus par messages, des bêtises. aujourd'hui on déjeune ensemble, dans une petite rue près de la place Monge. Je remarque la caserne de la garde républicaine, pour la première fois. F. est déjà attablé, je le vois à travers la vitre et la pluie qui tombe lourde et dégouline de la marquise en toile.
On reste presque deux heures à table et à parler. Bien sûr dès les premiers mots on liquide le malentendu, on se redit l'indéfectible amitié, la tristesse que c'était de ne plus pouvoir, en pensée, s'appuyer l'un sur l'autre. La mort en nous privant l'un de l'autre nous enlèvera beaucoup. Je pense à Bailly parlant de Lacoue-Labarthe.
Quand on sort la pluie est suspendue, un peu de soleil passe entre deux blocs de nuages ronds, ça fait au bord des nuages un liséré argent , et briller les trottoirs et les arbres. Eau minérale.
En fin d'après-midi, course en quatrième pour préparer le repas de G. et des enfants, puis filer vite à la librairie de la place Clichy pour écouter parler Pierre Bergounioux. Janu est déjà là. Jean-Christophe le libraire est un peu nerveux, c'est lui qui invite, lui qui tient le micro en préambule. On s'installe sur des chaises pliantes entre les tables de livres, drôle de situation, bancale en lieu comme en manière : qu'est-ce qu'on fait là, tous adultes et formés, à écouter comme un instituteur ce petit homme qui ne parle pas assez fort ? Et pourtant ça dure deux heures, oreilles tendues pour entendre dire et redire que Faulkner, que les années 60, que l'immense révolution que c'est d'être depuis cent ans seulement tous des lettrés, d'être tous passés par l'école et les vingt-six caractères, et la vitesse que ça donne à tout et qu'on ne mesure pas encore. Il y a trois cents citations pertinentes, mille sept cent phrases parfaites d'intelligence à bords nets, mais avec ma sale tête molle et sans mémoire je n'ai rien retenu, sinon l'amusement du bonhomme quand il nous voit, Janu et moi, debouts devant la table où il signe, et nous appelle "les collégiens", et les anecdotes qu'il raconte sur les sessions de jury d'entrée à l'école des Beaux-Arts, où il aime voir passer les gamins de Corrèze et de Creuse qu'il repère à leurs noms. Je rentre chez moi comme saoul, et fâché d'avoir parlé à l'homme estimable avec trop de légéreté, grisé par le moment joyeux, de lui avoir parlé en faisant le malin, alors que je n'aurais voulu exprimer que le profond respect pour — et le besoin vital de — la musique essentielle de ses textes.
 
lundi 5 mars 2012
Les enfants à l'école, leur mère au travail, et moi à ma table. Je regarde les machines à cinématographe du XIXe siècle, je regarde les animaux du Cambrien, et je les trouve semblables. Je sais bien qu'il y a cette tradition décriée de considérer que les animaux sont des machines, et les machines des animaux. Mais je crois voir par où les plans d'organisation des animaux, tous développés dans le but de s'alimenter et de se reproduire, sont comparables aux plans d'organisations de machines toutes conçues pour capturer et restituer des images.
 
dimanche 4 mars 2012
Amertume, comme après une dispute conjugale. Retour des enfants. Leur beauté réjouit.
samedi 3 mars 2012
J'attaque le chapitre 11, où il est question du schiste de Burgess et de sa faune étrange, de sa découverte par Charles Doolittle Walcott et de sa réinterprétation par Harry Whittington, Derek Briggs et Simon Conway Morris. J'écris tous ces noms sans vérifier leur orthographe, parce qu'ils me sont familiers. Plaisir d'aborder, presque en public, les questions qu'on berce depuis plusieurs années, et l'amour pour les bestioles antédiluviennes. Sur le Cambrien je n'ai rien à dire, je ne suis pas un paléontologue. Mais je parle d'un temps auquel je pense depuis si longtemps qu'il me semble avoir toujours vécu avec lui.
Le soir vu La Taupe au cinéma, avec G. Très belle photographie, mais j'imagine facilement le désarroi et l'ennui des spectateurs qui n'ont pas lu le chef-d'oeuvre de Le Carré et ne sont pas des admirateurs de George Smiley.

vendredi 2 mars 2012
Journée avec G. L'après-midi, au cinéma qui est près de la grande bibliothèque nationale, on voit un film désastreux, enfin, c'est plus compliqué que ça. C'est un film de Spielberg, cela on le savait, mais c'est un film pour des enfants, comme on le découvre trop tard. On s'accroche, j'ignore pourquoi — le prix de la place ? — alors que l'histoire est pénible, avec beaucoup de mélo, et l'anthropisation de la bête. Mais heureusement le film est à plusieurs moments embarqué dans les devenirs qu'il ratait consciencieusement, et parfois les humains et l'animal échangent leurs codes génétiques et composent un troisième corps original, nouveau, fécond.
Il y a un très beau plan sur l'oeil d'un cheval, très rond, dilaté par la peur. Une scène magnifique de cheval emberlificoté dans les barbelés du no man's land, la nuit, entre les tranchées, et la trève momentanée entre les deux soldats, l'Anglais et l'Allemand, qui travaillent quelques minutes ensemble pour couper les câbles d'acier qui emprisonnent et blessent l'animal.
Et puis au bout d'une heure de film les visages humains paraissent incongrus, mal foutus, laids, des chevaux mal formés.
En cherchant des articles e de simages sur ce film tombé sur des photos d'un spetacle à Los Angeles, qui raconte la même histoire sur scène, avec de grands chevaux marionnettes, d'immenses chevaux articulés. Aurait préféré voir ça.

jeudi 1er mars 2012
Grève peut-être, inventaire soudain, fuite d'eau, invasion de rongeurs : on ne saura jamais pourquoi les portes de la bibliothèque sont fermées aujourd'hui. Sur les deux panneaux de verre qui, d'habitude, s'écartent devant le visiteur, une feuille A4 est scotchée, à cheval sur les deux portes closes, lèvres collées, cousues : on dirait que c'est le petit ruban de film collant qui empêche à lui tout seul l'entrée dans le bâtiment. La feuille présente ses excuses au public mais la bibliothèque sera fermée aujourd'hui jeudi 1er mars. Aller voir ailleurs, ci-gît suie.
Après ça dans une autre bibliothèque longue après-midi de lenteur. Impossible de finir le chapitre, comme vouloir hâler une péniche dans un canal asséché.
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