mardi 30 septembre 2014
Réveil dans un appartement vide. Dalila a fermé la porte du salon où j'ai dormi, aucun bruit ne m'a touché l'oreille, nulle cafetière, aucune douche, personne qui partait. On vivait de l'autre côté de la porte et j'ai dormi. Et le sommeil a l'air aussi massif que la veille est chaotique.
J'ouvre la fenêtre en grand, je replie le lit en canapé, je dispose les coussins, je range, je laisse un mot, je pars.
Je retourne dans l'appartement qui m'appartient encore, mais que je n'ai pas le droit d'occuper cette semaine, puisque la femme qui m'a quitté passe la semaine avec nos enfants. Elle est partie, elle a un studio dans Paris avec son amant, mais quand elle voit ses enfants, je dors à droite et à gauche, je porte mon sac dans les rues de la ville. Je suis patient, je suis gentil, j'accepte. Je n'arrête pas de me dire que je suis bien gentil. Que les enfants doivent voir leur maman. Quand j'arrive elle est encore là, à ranger des assiettes et des bols dans le lave-vaisselle. Sans un mot, je pose mon sac et je ressors prendre un café à la terrasse du carrefour.
Après son départ — acidité du petit échange quand elle passe devant le café où j'écluse la tasse amère — je rentre chez moi pour laver le linge dont j'aurai besoin. Pendant que la machine tourne, je mange un sandwich, réponds à queqlues messages, réunis encore les documents nécessaires, erre entre les placards et les murs. Trouve dans la cuisine un poème écrit par le petit. Le trouve beau, le photographie. M'allonge sur le canapé pour réfléchir et faire le calme.
Me réveille deux heures plus tard, perdu, juste à temps pour sécher le linge à la laverie d'en face et l'emporter avant le retour des enfants. Le linge mouillé dans le grand sac en toile, son poids parfumé, le linge défroissé dans le grand tambour en inox, deux cycles, vingt minutes et deux euros, le sac allégé de son poids d'eau quand je remonte, et alors dans le salon : mon fils le grand revenu du collège.
On s'embrasse tendrement. Devant lui je dois ouvrir la valise, devant lui plier dedans les chemises et les pantalons, et les chaussettes dans la peite poche, devant lui je dois quitter la maison d'où l'on me chasse pour s'aimer en paix. Devant lui je mélange tout et j'ai des pensées mauvaise, du ressentiment, de la colère, de la jalousie, de l'encre dans le sang. Devant lui son père est cet homme qui part pour laisser la mère être amante et mère sans heurt. Je remue de la saleté avec les mains devant lui, j'ai peur d'être répugnant devant lui. On s'embrasse tendrement, mots doux, je pars.
Retour chez Dalila pour y poser la valise, et direction les agences immobilières de l'avenue. Dans la première on me demande de constituer d'abord un dossier, longue liste de documents à fournir par le bailleur et ses cautions, avant de me proposer des visites. Merci, je pars. Dans la deuxième une femme désagréable note quelques renseignements, mon numéro de téléphone, mes revenus, note "allocations chômage", le montant, avant de déclarer que personne n'est disponible pour les visites aujourd'hui, qu'on me rappellera. Je ne l'aime pas, je pars.
J'ai encore une heure à attendre avant le rendez-vous de vingt heures, alors je m'installe au café avec le carnet bleu à petits carreaux, mais j'aurais préféré des grands, au premier café du coin. Comme je suis penché sur mes griffonnages, des pas me font relever la tête. C'est mon fils le grand, avec sa mère. Il s'approche de moi très vite, en souriant, et tombe dans mes bras, assis je suis à sa hauteur, il m'enlace. Son petit corps mince ne pèse rien contre mon grand corps osseux, ses bras à mon cou sont légers, ses cheveux sentent bon, et je referme mes grands bras sur lui, je serre sans l'écraser, cet amour me baigne la poitrine d'une chaleur douce. Moins de dix secondes, mais les meilleures depuis longtemps. Sa mère est restée au bord du trottoir, à l'écart, elle sourit. Je ne peux pas lui renvoyer le sourire. Ils partent.



lundi 29 septembre 2014
Soirée d'hier très dure. Trop de cigarettes, trop de kilos perdus, trop de tristesse. Une longue glissade sur l'inox de la fatigue quand mon fils le petit me cueille, comme je l'embrassais dans son lit : « L'amoureux de maman [ici son prénom qui est aussi le mien], il se rase très court alors sa barbe elle pique, mais la tienne elle chatouille. » Corps pantin vide en refermant la porte.
Après ça va dormir, trois heures du matin à l'écran du téléphone avant de lâcher la rampe.
Ce matin, réveil à six heures et demie pour que le grand arrive à l'heure au collège. J'accompagne le petit à l'école.
À neuf heures, seul dans l'appartement. Rangement, ménage, préparation de la valise, que je descends à la cave, puisque je dois avoir débarrassé les lieux au retour de la mère des enfants. Vers midi, métro jusqu'à Montreuil, pour un rendez-vous avec le cabinet de recrutement qui va m'aider à trouver un travail salarié.
Entretien amusé avec la jeune femme qui me conseillera, on joue avec les codes de l'exercice, on désamorce la énième « réunion d'information » que ça aurait dû être pour entrer dans le vif du sujet, évoquer déjà des pistes sérieuses. Elle porte le même prénom rare que mon amoureuse du collège.
Long retour en métro, je descends à République, c'est-à-dire qu'à République je fais surface. Après le matin froid et pluvieux, il fait un soleil franc. Je marche assez pour trouver une supérette où j'achète pour moins de deux euros un carnet agrafé à petits carreaux, mais j'aurais préféré des grands, couverture bleue mais j'aurais préféré un brun, pour noter les choses qui seront la matière du nouveau Robinson.
Mes jambes me portent peu de temps, j'ai trop maigri, l'épuisement arrive vite. Je m'assieds à la première terrasse venue, en face de la mairie du IIIe arrondissement. À peine ai-je le temps de noter les événements de la matinée qu'un homme gare son scooter à trois mètres de là. Je reconnais aussitôt ce visage, réduit par le casque à l'ovale expressif de sa singularité. C'est Thomas, un ami d'il y a vingt ans que je n'ai pas vu depuis presque aussi longtemps. Nous partageons cette drôle d'extimité qu'instaure Facebook, cette façon de connaître le visage de nos enfants et le cours général de nos vies sans nous connaître. Je me lève pour le saluer, son visage s'étonne et sourit, il se décasque et on s'embrasse.
On s'assied ensemble et on passe plus d'une heure à parler. Thomas me raconte son divorce, en septembre de l'année dernière. On épilogue sur la quantité d'amis de quarante ans dont la vie a explosé comme les nôtres. Et puis on parle boulot, Thomas a longtemps travaillé dans un domaine qui m'intéresse, il me donne des conseils et des noms.
Mais je suis à moitié avec lui, parce qu'en même temp je livre sur le téléphone une bataille de SMS avec la mère de mes enfants, qui veut inviter son amant à dîner dans ce qui fut notre appartement, celui que j'occupe encore une semaine sur deux, et ne comprend pas que cette situation me paraisse indécente. Ils vivent ensemble dans un studio, et je ne vois pas pourquoi mon salon, ma cuisine, mon couloir, et pourquoi pas ma chambre, accueilleraient cet homme qui a déjà tout pris. Thomas doit partir, je suis confus, colère et tristesse l'emportent sur la honte.
Me voilà de nouveau seul. Je rentre dans la banlieue nord et m'assieds de nouveau à la terrasse d'un café, pour attendre l'heure d'aller dîner chez Dalila, l'amie et voisine qui me prête gentiment son canapé-lit et une couette pour la semaine. Elle passe devant le café les bras tendus par deux gros sacs de provisions, on se dit à tout de suite, et je passe chez moi récupérer la valise à la cave. Mais au rez-de-chaussée de l'immeuble, j'entends tomber du premier étage les hurlements et les pleurs de mon garçon le petit, et les hurlements de sa mère qui l'engueule. Il a dû faire une bêtise. Cette violence qui les traverse, je sais d'où elle vient, je sais qu'elle exprime la violence inouïe du moment, et la douleur me fige. Dans le hall obscur, le sentiment précis d'avoir le ventre ouvert et les viscères exposées à l'air frais. Je pars.
Chez Dalila, tout est chaleureux. Ses filles font leurs devoirs, la petite pour l'école primaire et la grande pour le lycée, avec ses deux ans d'avance. Dans la cuisine on prépare le dîner, on boit du vin, on fume à la fenêtre, on parle considérablement. Elle met en forme le magma de sentiments et d'idées que je déballe, elle y distribue le calme et la lumière. Les filles couchées, on fume encore longtemps en parlant, devant la fenêtre ouverte où la banlieue s'endort. Resté seul, je reviendrai plusieurs fois dans la cuisine, rouler une cigarette, sans bruit, avant de trouver un peu de sommeil vers trois heures du matin. J'ai le temps de photographier l'usine PSA, dans la rue parallèle, dont le toit dépasse et les grandes verrières restent allumées toute la nuit. Le travail de construire ne s'arrête jamais.



dimanche 28 septembre 2014
Ce bloc-notes a vécu longtemps sans bruit. Des inconnus sont venus le lire, les proches n'en connaissaient même pas l'existence. C'était un espace libre, où les lecteurs n'étaient jamais des censeurs, de ceux qu'on craint de blesser avec une phrase en coude. Dans cette vacuole j'ai pu respirer longtemps, résister petit à petit à la dépression, à l'épuisante routine du travail. Quand j'ai cessé de travailler, glissé dans une précarité plus nette encore, le Robinson s'est arrêté. Je vivais, tout simplement.
Mais au mois d'août de cette année, il y a peu, il y a déjà si longtemps, la vie est tombée : la famille qui structurait l'espace et le temps autour de moi depuis dix ans s'est évanouie, la personne avec qui je vivais depuis dix-huit ans a disparu.
Alors tenir le fil des jours redevient nécessaire. Je rouvre les pages du Robinson. Aucune certitude sur la forme, grand doute sur la ténacité qu'il faudra. Mais revenir ici, c'est renouer en quelque sorte avec la vie consciente, assagie, pensée, dite. On verra bien.




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John Wilford
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