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mercredi 12 novembre 2014
Sarah écrit son scénario et je robinsonne avec lenteur dans le carnet bleu à petits carreaux, en essayant de me rappeler les jours passés. Rien de notable tout le jour, sinon qu'il fait beau d'une manière étonnante et que le grand ciel lumineux remplit tout l'appartement du sixième étage. Le soir je vais au Théâtre de la Bastille voir By Heart que m'a conseillé Sarah. C'est un seul acteur en scène, Tiago Rodrigues, Portuguais et francophone, qui parle d'une conférence de George Steiner à la télévision et déroule tout un récit sur la nécessité vitale — il parvient à nous convaincre qu'elle est vitale absoluement — de savoir un beau texte par cœur, pour ne pas devenir fou quand on est prisonnier, pour rester lié à la culture dont les tyrans veulent nous couper, pour rester humain quand on est diminué, ou pour ne pas mourir.
George Steiner raconte une anecdote, Raconte Tiago Rodrigues. Au congrès des écrivains soviétiques de 1937, sous la férule de Jdanov présent sur la scène, Boris Pasternak est menacé : « Si tu parles ils t'arrêtent, et si tu ne parles pas ils t'arrêtent aussi, pour silence ironique ». Alors vient le tour de Pasternak de prendre la parole, Jdanov sur la scène, des centaines d'intellectuels dans la salle en gradins. Pasternak s'approche du pupitre, se penche vers le micro, il est très grand et doit se pencher un peu, et ne dit qu'un mot : « Trente. » Alors les centaines de personnes assises dans l'amphithéâtre gigantesque se lèvent et récitent comme une seul, énorme, le sonnet XXX de Shakespeare, traduit en russe par Mandelstam (ou peuyt-être un autre grand poète russe) Le poème est magnifique, et il paraît que sa traduction en russe est si belle que le sonnet élisabéthain s'est hissé en russse à la hauteur d'un poème de Pouchkine. Les deux mille représentants récitent le poème par coeur devant Jdanov et cela veut dire : « Vous ne pouvez rien contre nous, vous pouvez tout nous enlever, même si vous brûlez les livres nous aurons toujours le poème en-dedans ». Pasternak sort libre de la salle.
Alors, Tiago Rodrigues demande à dix personnes, dix volontaires, de venir s'asseoir avec lui sur la scène, il y a justement dix chaises vides alignées là. Dix personnes se lèvent pour descendres'asseoir, dont moi, maintenant que je suis seul rien ne me retient, j'ai congédié mon surmoi et le sens du ridicule. Tiago Rodrigues demande aux dix volontaires d'apprendre par coeur le sonnet XXX de Shakespeare : les quatre premiers vers tous ensemble puis un vers chacun jusqu'à la fin. C'est pour ça que j'ai accepté l'invitation à descendre surla scène : parce que moi l'amnésique, qui ne retiens rien, pas même ses rêves, nile poème malgré tous ces efforts pour apprendre Le Voyage de Baudelaire sur le quai de la gare chaque matin pendant deux semaines en allant travailler, Pour l'enfant amoureux de cartes et d'estampes, moi qui ai peur de la mémoire parce qu'elle me fait défaut sans arrêt, l'univers est égal à son vaste appétit, je suis descendu sur scène pour apprendre devant cent personnes les douze pieds d'un vers de Shakespeare par coeur :

    Au réveil sépulcral des intimes remords,

c'est le vers qui m'échoit. Je le répète devant les spectateurs en transpirant beaucoup. Alors Tiago Rodrigues raconte une autre histoire, encore plus vraie que la première, celle de sa mère. Elle qui lisait beaucoup depuis toujours, voici qu'elle devient aveugle. Mais elle avait toujours appris par coeur des pages entières des livres qu'elle lisait. Alors elle dit à son fils : « Apporte-moi un livre que je pourrai lire tant que je peux, pour l'apprendre par coeur et me le réciter quand je serai aveugle. »
Alors le fils, Tiago, écrit une longue lettre à George Steiner qu'il a admiré à la télévision : pardon, je ne veux pas vous confier cette responsabilité, mais quel livre pourriez-vous me conseiller pour ma mère presque aveugle ? Et il lit sa lettre, « je n'apprends par cœur que les beaux textes importants », et cette lettre vaudrait pourtant d'être recopiée tout entière. Je ne sais plus si George Steiner lui répond, mais le fils offre finalement les sonnets de Shakespeare à sa mère, en portugais. Puis il raconte l'histoire de Fahrenheit 451. Il en récite un passage : une vieille femme chez ui les policiers débarquent est à sa fenêtre. Ses lèvres bougent et sa langue s'agite dans sa bouche comme si elle mâchait des choses noires. Les policiers la bousculent, l'interrogent durement, Où sont les livres ?, trouvent les livres. Elle, la langue dans la bouche agitée, se met à réciter : « Agis en homme ! Le feu que nous allons allumer dans Londres va bientôt incendier le monde ». Une parole d'exaltée, de révolutionnnaire, une citation d'un grand texte de la culture anglaise, sans doute, mais je ne le connais pas.
Longuement Tiago Rodriques déroule le texte, jusqu'à ce moment où l'un des policiers, déjà perdu pour la cause qu'il défend, mais il l'ignore peut-être encore, tend la main vers un des livres qu'il est censé détruire. Alors seulement, Tiago Rodrigues revient au Portugal, à sa mère. Il lui téléphone ; elle dit qu'elle est aveugle, que c'est inutile de venir la voir, puisqu'elle ne le verrait pas. Il insiste, il vient. Quand il entre, elle ne le reconnaît pas, elle marmonne, elle est devant la fenêtre, sa langue s'agite dasn sa bouche avec des choses noires. Et puis elle se met à réciter le sonnet XXX de Shakespeare, en portugais. Alors tiago Rodrigues le dit, en portugais, à voix basse. Tous les poils de mes bras s'insurgent, la salle est tenue. Tiago Rodrigues pleure. Je le vois, je suis assis juste à côté de lui, et je vois sa main qui essuie ses yeux quand il s'éclipse dans les cintres entre deux saluts.
À un moment du spectacle, Tiago Rodrigues nous a donné, aux dix qui sont sur la scène, le texte du sonnet XXX imprimé sur une feuille d'hostie, pour qu'on le mange symboliquement, maintenant qu'on l'a incorporé en l'apprenant par coeur. Mais à la sortie du spectacle on donne à tout le monde une version imprimée sur du vrai papier, poème immangeable dit le petit papier.
Dans la rue de la Roquette, sur le trottoir de droite, un parking souterrain est en feu. La fumée est âcre, épaisse et noire. Les pompiers courent avec des rouleaux de tuyaux et leurs masques, les girophares éclairent tout dramatiquement, par éclats. Le feu que nous allumerons dans Londres, récite ma tête toute seule.



mardi 11 novembre 2014
Grand soleil sur la ville froide. Sarah doit écrire un scénario pour sa société de théâtre d'entreprise et moi deux lettres de motivation, alors on s'installe chacun devant son ordinateur et on écrit toute la journée. Le soir on sort acheter une bouteille de vin et on marche jusqu'au métro Jules-Joffrin, on attend le métro de la ligne 12, et comme on parle avec beaucoup de gestes et d'enthousiasme, la bouteille de vin glisse doucement avec le sac de Sarah et se casse sur le quai. On regarde éberlués la flaque s'agrandir lentement sur le béton du quai comme le sang épais dans les films violents, et la violence est dans la lenteur insupportable de la flaque qui grandit en silence dans une ambiance de catastrophe ou de scandale. On s'arrache à la fascination, Sarah est accablée par sa maladresse, je minimise et fais le clown, le métro arrive et nous emmène jusqu'à Convention. En chemin, dans une station presque déserte, une femme nous hèle du quai d'en face, c'est une amie comédienne de Sarah que j'ai rencontrée un soir où elles avaient joué ensemble. On répond à son salut juste avant que le métro redémarre et nous emporte. À Convention, on cherche un caviste qui serait ouvert mais il est tard et jour est férié, et puis on trouve une épicerie du côté de Félix-Faure, les Délices de quelque chose, où la meilleure bouteille est pour nous. P. et Maïa vont bien, ils font plaisir à voir, surotut P. qui est allé si mal il y a deux ans, et chez eux il y a Mathilde, qui réalise des courts métrages aussi, comme Maïa, Olivier qui revient d'Inde où il apassé quinze jours, dont une semamine avec P., pour acheter des caméras anciennes et ouvrir les yeux, touchant de douceur et d'homosexualité troublée, troublante ausi, je l'embrasserais sans peine, et Estelle qui est très-charmante, avec des jambes qu'on ne voit qu'elles, et qui travaille avec Maïa, et qui ne parle que très peu, pour dire toujours des choses décisives. On dîne, c'est P. qui a cuisiné, avec sa lenteur et sa précision coutumière, comme à chaque fois il explique ce que le plat aurait dû être alors qu'on se régale déjà avec ce qu'il est, on boit beaucoup, on parle peut-être encore plus, et à un moment je dessine sur le papier du pain le génial rébus de Marie, « un soudard ne vit que de rapines obscures », qui fait un flop.



lundi 10 novembre 2014
Longue matinée de rangement, de valise, et de travail un peu, avant de laissser l'appartement pour sept jours à la mère des enfants, de laisser la clef du petit à l'école, et d'aller chez Sarah, à Montmartre, qui m'accueille encore et me confie les lieux pendant qu'elle sera en Belgique cette semaine. Chez elle avant de dormir je trouve En lisant en écrivant de Julien Gracq que je n'ai jamais lu — non seulement le livre, mais l'auteur non plus — sublime dès la première page, je sais que j'ai un nouvel ami silencieux.



dimanche 9 novembre 2014
Lente journée de confort, tandis qu'il fait froid et qu'il pleut, jamais plus de dix degrés Celsius — je le précise pour l'amie québécoise — au thermomètre de la cuisine, sur l'appui extérieur de la fenêtre, où sont les plantes aromatiques et le petit cendrier en métal avec son couvercle. J'avais prévu d'emmener les garçons à l'académie de cirque à quatre heures pour regarder un spectacle de La Meute, mais ils n'ont pas envie de sortir, heureux d'être chez eux, au calme enfin, après leur semaine d'enfants toujours dehors, alors on reste, on fait les devoirs, on boit du thé et des jus de fruits, on mange du chocolat, on joue aux cartes et au Cluedo, on fait des crêpes.



samedi 8 novembre 2014
Matin au ralenti, avec les garçons. À 14h, le moment que j'aime bien, à l'Académie Fratellini avec le petit, tandis le grand reste à la maion et joue à des jeux vidéos en réseau avec ses amis de collège, ils se parlent sur Skype en même temps. Pendant que le petit enfile ses chaussons et disparaît dans un studio de l'académie, je m'installe à la grande table commune du foyer, où une mère avocate travaille ses dossiers sur son ordinateur portable, et je sors le petit carnet bleu du Robinson, pour rattraper le retards chronique de cette chronique. À l'occasion d'une pause cigarette je traverse une grande salle de répétition où sont accrochés de grands portraits des premiers élèves adultes de l'académie, des photos de trois mètres sur deux, j'en photographie deux sur les dix, parce que les acrobates sont beaux. À quatre heures, après deux heures de travail de comédien en chaussettes taille 33, le petit garçon sort enthousiaste de son cours et m'entraîne dans le square d'en face, où il escalade le train en bois, tyrannise l'escarpolette, déniaise le toboggan. Après le goûter sur la balançoire à ressort en forme de hérisson, compote et gâteaux au chocolat, bouteille d'eau en plastique craquante dans le froid, on prend le bus 173 pour rentrer, en passant par le pressing du supermarché où je récupère le caban marin qui me tiendra chaud tout l'hiver. Le soir sur le canapé, en se servant au buffet que j'ai disposé sur la grande table, on regarde tous les trois un film de grands où Tom Cruise revit sans cesse la même journée (mais avec la mémoire des mêmes journées passées) et meurt mille fois pour recommencer encore et se perfectionner à tuer, jusqu'à détruire l'ennemi extraterrestre et insaisissable qui menace l'humanité, et tomber amoureux de la femme qui combat avec lui, la réalité jamais définitive et toujours reprise est celle du jeu vidéo, on dirait un Groundhog Day sous amphétamines ; c'est une voie que je dois explorer plus sérieusement, non, que j'explore depuis toujours : répéter jusqu'à ce que les résistances craquent, un jour, puisque l'inerte est moins fort que le vivant entêté.



vendredi 7 novembre 2014
Encore sous le coup de la discussion de mardi avec l'ex, tristesse de fond. Texto de mon neveu qui a trouvé le sirop d'érable resté de la soirée crêpes chez sa mère. Déjeuner avec la belle éditrice, puis je marche un moment au soleil en repensant au texte sur le cinématographe qui aimerait bien qu'on le finisse un jour. Discussion au téléphone avec l'amie K., qui a passé le même entretien que moi pour le poste de libraire à la Cinémathèque. On plaisante sur nos vies sans œuvre. Le soir il y a l'anniversaire de la Révolution d'Octobre et Les Ailes du désir sur Arte.



jeudi 6 novembre 2014
Journée en-dedans. Lu Gramsci, volé en octobre dans la bibliothèque de feu mon père. Grandes inondations dans la région natale à cause de pluies énormes. Ma mère me parle au téléphone des routes coupées et des rivières qui ne savent plus où couler.



mercredi 5 novembre 2014
Journée d'enfants. Le matin j'ai le temps de travailler un peu pendant qu'ils sont à l'école, je ne sais plus à quoi. L'après-midi on livre une grande bataille de poker, avec des règles simplifiées et les jetons du Nain jaune, le grand nous plume. Le soir je termine Exister par deux fois de Pierre Bergounioux, un livre d'entretiens prodigieux, où sa pensée et sa langue sont ramassées comme jamais, sans que rien soit obscur, et tout est expliqué. Il développe en particulier sa position politique, qu'on devine dans les Carnets, qui transparaît aussi dans les textes où il déroule sa vision marxiste de l'Histoire, mais sans jamais expliciter les présupposés. Cette fois c'est sûr, mon père d'élection est aussi un camarade, un frère.



mardi 4 novembre 2014
Messages amers, longs, rédigés, échangés avec l'ex. Pour couper court à l'envenin, elle propose qu'on prenne un café ensemble à midi près de sa rédaction, à Stalingrad. J'y suis à l'heure, bien habillé, elle aussi. Discussion serrée dans le café calme de la Rotonde, où les autres consommateurs attablés à leur petit travail d'ordinateur profitent forcément de chaque détail de notre intimité violente. Mais nous parlons bien, ils doivent apprendre des choses sur la dignité et la haute douleur tenue. On parle même d'argent. La rupture est consommé à mes oreilles quand l'ex refuse de présenter la moindre excuse pour ce qui s'est passé ces dernières semaines. « C'est difficile de pardonner à quelqu'un qui ne demande jamais pardon, m'avait dit l'amie sur l'autoroute, il faudrait être un saint ou Dieu lui-même », et je trouve qu'elle avait raison. L'ex dit : « M'excuser de quoi, d'être tombée amoureuse ? Je n'ai pas à demander pardon de ça », et je trouve qu'elle a raison aussi. Mais elle n'entend rien de ce que je lui dis, la douleur qu'il a fallu surmonter et la façon dont je l'ai surmontée, la paix qu'elle a du jour au lendemain sans que rien ne s'interpose dans son petit rêve d'amour éveillé. Seul l'argent la soucie. Le soir je sèche la réunion de copropriété, sous le prétexte que je quitte l'appartement bientôt, et une réunion politique où je n'aurais rien à dire, trop pris dans le plâtre intérieur, pour acceuillir à la maison Frédérique qui sort de sa première séance de shiatsu et reste dîner avec nous, les garçons l'aiment bien je crois. On discute longuement dans la cuisine, je lui dis comment la rencontre avec l'ex a changé mon armure de colère en manteau de tristesse. Elle parle de l'enfant qu'elle désire. Nous sommes au coeur de nos vies, présents l'un pour l'autre.



lundi 3 novembre 2014
Retrouver les enfants avec difficulté. À dix heures, à Montreuil, en prévision de l'entretien de ce soir à la Cinémathèque française. Le soir, course pour organiser le retour des enfants à la maison en mon absence, puisque je serai à la Cinémathèque. C'est Unzule qui récupèrera le petit en même temps que son fils, le grand rentrera tout seul avec sa clé. Je reviendrai le plus vite possible après l'entretien. J'arrive à Bercy dans la nuit précoce et froide sous la pluie, les lumières se reflètent sur le sol noir et brillant, les pavés et les dalles, l'air est vif d'être inhabituel, le lieu autant que l'heure. Entretien non conformiste aussi, avec Franck S., sous l'auvent de la Cinémathèque, tandis qu'il pleut des vaches et des veaux, les passants courent sous les masses lourdes qui tombent en rideaux bruyants et se réfugient sous l'auvent près de nous, on fume, je roule des cigarettes pour lui et moi. Retour enjoué, j'ai fait tout ce qu'il fallait. Retrouvailles excitées avec les garçons, grand dîner de pâtes alla carbonara et de rigolade.


dimanche 2 novembre 2014
Randonnée dans la reculée de Blois. De grands rapaces diurnes y tournent tout le jour, ventre clair, des buses peut-être. Lumière du vallon, de la forêt rousse. Descente sur le village, marche dans le cimetière, les noms, comme sur le monument aux morts : Herminie, Célinie, Alcide, Victor, Narcisse. Retour à Baume-les-Messieurs. Lumière de fin d'après-midi sur Château-Châlon et Voiteur, vignes jaunes, roche jaune, ciel jaune, puis longue autoroute de phares et pluie sur fond noir.



samedi 1er novembre 2014
Matin frais, courses à Voiteur pour le pique-nique, retour à Baume et départ de randonnée au soleil. Pique-nique sur la hauteur des Granges. On quitte le sentier pour suivre le balcon des falaises. Descente en fin d'après-midi le long des escaliers mouillés et glissants au-dessus de la grotte qui est le sexe de la baume. La saison est finie et la grotte est fermée, regret. Le jeune homme qui glisse dans l'eau des cascades le cul sur la mousse. Lumière du vin jaune dans la gorge. Belle nuit claire et glacée, grosse lune.




vendredi 31 octobre 2014
Troyes (café, tabac), Dijon (déjeuner, balade), Voiteur, Baume-les-Messieurs. Lumière de la lune sur les falaises calcaires.



jeudi 30 octobre 2014
Après la nuit à dormir tout est plus simple, mais il y a beaucoup à faire. D'abord, le CV ; j'y passe plusieurs heures, et c'est terminé seulement dans les premières heures de l'après-midi. Alors il faut lancer une lessive de linge, poncer et cirer la table basse tachée mardi soir par les culs des verres, laver la vaisselle, passer l'aspirateur, sécher le linge à la laverie, lancer une lessive de serviettes et de draps, acheter une bouteille de vin et des fleurs, à sept heures du soir le linge est sec, le lit fait, tout est plié et rangé, j'écris un mot pour Cécile, je pars. Direction Romainville où je retrouve l'amie qui m'emmène en voiture dans le Jura demain.


mercredi 29 octobre 2014
Réveillé tôt. Trop d'alcool et pas assez de sommeil, j'ai la nuit dans les veines qui noircit et ralentit tout. Je devrais écrire des lettres de motivation mais aucun sentiment ne m'est plus impossible à l'instant que cette joie gaillarde qu'il faudrait tourner en phrases polies et enthousiasme de pacotille. Alors je reste devant l'écran de l'ordinateur en buvant beaucoup d'eau, en mangeant des fruits et les crêpes restées de la veille, en espérant que la nausée passe. La nuit tombe et je n'ai rien fait. Je m'endors lourdement à onze heures du soir.


mardi 28 octobre 2014
Journée éclairée d'abord par le rendez-vous à Montreuil. La jeune femme qui guide mon bilan de compétences est très belle, j'ai déjà dû le dire, mais elle est surtout suprêmement attentive, capable d'aller trouver dans ce que je dis ce qui vaut d'être retenu. Elle approuve, elle encourage, elle sourit. Je repars toujours du rendez-vous renforcé. Le soir j'accueille chez Cécile d'abord Neysa, qui doit partir vite pour aller au cinéma avec sa belle-mère, puis Amel de passage à Paris, puis Olivier le cinéaste, drôle comme à chaque fois, et pourtant il vient de s'inscrire au RSA, puis mon frère, étonné d'être accueilli chez son ex-épouse par son propre frère, la vie labyrinthe, puis Frédérique qui sort du yoga dans un état de fatigue heureuse, comme épuisée après un long massage, détendue au point de rire pour un rien, comme quand le corps exulte. Serrés dans la petite cuisine on prépare des salades et des crêpes, en buvant beaucoup et en parlant encore plus. On mange tard, on est affamé, on ne cesse jamais de parler et de boire, jamais d'eau, sept bouteilles et presque toutes les crêpes y passent. Vers une heure du matin on traverse la cour de l'immeuble pour monter boire chez mon frère, il avait une bouteille de champagne au frais. Tellement de cigarettes et d'alcool et de paroles bues. À deux heures de la nuit chacun rentre chez soi, enfin moi presque.


lundi 27 octobre 2014
Il y a quelque chose de joyeux à vivre chez Cécile. D'abord c'est haut, vitré tout le long, et tourné vers la lumière longue du sud-est. Ensuite c'est confortable et c'est beau. J'aime, les pieds dans la moquette douce, regarder la petite Annonciation du 18e siècle accrochée au-dessus du canapé. l'archange porte un grand lys blanc. Pour le reste, journée de fatigue immense, sans rien faire, et de tristesse, quoi qu'on fasse. Je regarde une série intitulée Rectify, l'histoire d'un homme libéré du couloir de la mort, aux États-Unis, un endroit dont on n'est pas censé sortir pour vivre. Mais l'ADN trouvé sur la victime n'est pas seulement le sien, d'autres hommes ont couché avec elle, enfin peu importe, on n'a pas assez de certitude pour l'électrocuter en paix, il est donc libéré et c'est tout ce qu'il fallait à l'histoire pour commencer à être intéressante. Il n'est peut-être pas innocent, mais on ne s'en soucie pas tout de suite, le plus important d'abord, et le plus intéressant, c'est qu'il a passé dix-sept années à se préparer à la mort, à renoncer au désir de vivre, et qu'il se retrouve devant la prison, assailli par les journalistes et l'éclat de la vie. Alors il sort, mais tous ceux qui l'attendaient dehors, bras ouverts, voient venir à eux un homme bras ballants, le visage clos à tout émotion. (Une seule émotion trop grosse occulte toutes les autres.) Il a passé tant de temps à mourir d'avance, à n'être presque plus rien pour que presque plus rien de lui n'ait à mourir. Le six épisodes ne racontent presque rien, sinon son rapport à ces vivants qui le bousculent, et qu'il fuit pour aller s'allonger un matin sur un terrain de base-ball, dans l'herbe, et boire un café au soleil, sourire au beau visage d'une femme attentive qui le regarde. Je n'ai aucune difficulté à être lui quand je le regarde — aucune peine, je ne peux pas le dire.




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