[ a m o u r ]
amour 2.0
Arnaud Maïsetti
L'Atelier des icônes
Aux bords des mondes
Barbotages
Belle noiseuse
Bloc-notes du désordre
Candice Nguyen
Carnets de JLK
Charles Pennequin
Le Clavier cannibale
(dit janu)
L'Employée aux écritures
L'Escargot fait du trapèze
Et pour madame ?
Etc-iste
Fenêtres open space
Le Fourbi élastique
Fred Griot
Frédérique Cosnier
Fuir est une pulsion
Futiles et graves
Les idées heureuses
Insula Dulcamara
Jamais je n'aurais dit ça
Journal Littéréticulaire
Les jours
La
Liminaire
La Main de singe
Ma vie et celle des autres
Notules dominicales
Oeuvres ouvertes
Pas la peine de crier
Petite racine
Poezibao
Publie.net
Questionnez vos
petites cuillers

Recherche en histoire
visuelle

Remue.net
Retors
Les Rêves (de Léda)
Rue des Douradores
Scriptopolis
Séries
Silo
Le Tampographe Sardon
The One Shot Mi
Tiers-Livre
Totem
UbuWeb


lundi 29 septembre 2014
Soirée d'hier très dure. Trop de cigarettes, trop de kilos perdus, trop de tristesse. Une longue glissade sur l'inox de la fatigue quand mon fils le petit me cueille, comme je l'embrassais dans son lit : « L'amoureux de maman [ici son prénom qui est aussi le mien], il se rase très court alors sa barbe elle pique, mais la tienne elle chatouille. » Corps pantin vide en refermant la porte.
Après ça va dormir, trois heures du matin à l'écran du téléphone avant de lâcher la rampe.
Ce matin, réveil à six heures et demie pour que le grand arrive à l'heure au collège. J'accompagne le petit à l'école.
À neuf heures, seul dans l'appartement. Rangement, ménage, préparation de la valise, que je descends à la cave, puisque je dois avoir débarrassé les lieux au retour de la mère des enfants. Vers midi, métro jusqu'à Montreuil, pour un rendez-vous avec le cabinet de recrutement qui va m'aider à trouver un travail salarié.
Entretien amusé avec la jeune femme qui me conseillera, on joue avec les codes de l'exercice, on désamorce la énième « réunion d'information » que ça aurait dû être pour entrer dans le vif du sujet, évoquer déjà des pistes sérieuses. Elle porte le même prénom rare que mon amoureuse du collège.
Long retour en métro, je descends à République, c'est-à-dire qu'à République je fais surface. Après le matin froid et pluvieux, il fait un soleil franc. Je marche assez pour trouver une supérette où j'achète pour moins de deux euros un carnet agrafé à petits carreaux, mais j'aurais préféré des grands, couverture bleue mais j'aurais préféré un brun, pour noter les choses qui seront la matière du nouveau Robinson.
Mes jambes me portent peu de temps, j'ai trop maigri, l'épuisement arrive vite. Je m'assieds à la première terrasse venue, en face de la mairie du IIIe arrondissement. À peine ai-je le temps de noter les événements de la matinée qu'un homme gare son scooter à trois mètres de là. Je reconnais aussitôt ce visage, réduit par le casque à l'ovale expressif de sa singularité. C'est Thomas, un ami d'il y a vingt ans que je n'ai pas vu depuis presque aussi longtemps. Nous partageons cette drôle d'extimité qu'instaure Facebook, cette façon de connaître le visage de nos enfants et le cours général de nos vies sans nous connaître. Je me lève pour le saluer, son visage s'étonne et sourit, il se décasque et on s'embrasse.
On s'assied ensemble et on passe plus d'une heure à parler. Thomas me raconte son divorce, en septembre de l'année dernière. On épilogue sur la quantité d'amis de quarante ans dont la vie a explosé comme les nôtres. Et puis on parle boulot, Thomas a longtemps travaillé dans un domaine qui m'intéresse, il me donne des conseils et des noms.
Mais je suis à moitié avec lui, parce qu'en même temp je livre sur le téléphone une bataille de SMS avec la mère de mes enfants, qui veut inviter son amant à dîner dans ce qui fut notre appartement, celui que j'occupe encore une semaine sur deux, et ne comprend pas que cette situation me paraisse indécente. Ils vivent ensemble dans un studio, et je ne vois pas pourquoi mon salon, ma cuisine, mon couloir, et pourquoi pas ma chambre, accueilleraient cet homme qui a déjà tout pris. Thomas doit partir, je suis confus, colère et tristesse l'emportent sur la honte.
Me voilà de nouveau seul. Je rentre dans la banlieue nord et m'assieds de nouveau à la terrasse d'un café, pour attendre l'heure d'aller dîner chez Dalila, l'amie et voisine qui me prête gentiment son canapé-lit et une couette pour la semaine. Elle passe devant le café les bras tendus par deux gros sacs de provisions, on se dit à tout de suite, et je passe chez moi récupérer la valise à la cave. Mais au rez-de-chaussée de l'immeuble, j'entends tomber du premier étage les hurlements et les pleurs de mon garçon le petit, et les hurlements de sa mère qui l'engueule. Il a dû faire une bêtise. Cette violence qui les traverse, je sais d'où elle vient, je sais qu'elle exprime la violence inouïe du moment, et la douleur me fige. Dans le hall obscur, le sentiment précis d'avoir le ventre ouvert et les viscères exposées à l'air frais. Je pars.
Chez Dalila, tout est chaleureux. Ses filles font leurs devoirs, la petite pour l'école primaire et la grande pour le lycée, avec ses deux ans d'avance. Dans la cuisine on prépare le dîner, on boit du vin, on fume à la fenêtre, on parle considérablement. Elle met en forme le magma de sentiments et d'idées que je déballe, elle y distribue le calme et la lumière. Les filles couchées, on fume encore longtemps en parlant, devant la fenêtre ouverte où la banlieue s'endort. Resté seul, je reviendrai plusieurs fois dans la cuisine, rouler une cigarette, sans bruit, avant de trouver un peu de sommeil vers trois heures du matin. J'ai le temps de photographier l'usine PSA, dans la rue parallèle, dont le toit dépasse et les grandes verrières restent allumées toute la nuit. Le travail de construire ne s'arrête jamais.



dimanche 28 septembre 2014
Ce bloc-notes a vécu longtemps sans bruit. Des inconnus sont venus le lire, les proches n'en connaissaient même pas l'existence. C'était un espace libre, où les lecteurs n'étaient jamais des censeurs, de ceux qu'on craint de blesser avec une phrase en coude. Dans cette vacuole j'ai pu respirer longtemps, résister petit à petit à la dépression, à l'épuisante routine du travail. Quand j'ai cessé de travailler, glissé dans une précarité plus nette encore, le Robinson s'est arrêté. Je vivais, tout simplement.
Mais au mois d'août de cette année, il y a peu, il y a déjà si longtemps, la vie est tombée : la famille qui structurait l'espace et le temps autour de moi depuis dix ans s'est évanouie, la personne avec qui je vivais depuis dix-huit ans a disparu.
Alors tenir le fil des jours redevient nécessaire. Je rouvre les pages du Robinson. Aucune certitude sur la forme, grand doute sur la ténacité qu'il faudra. Mais revenir ici, c'est renouer en quelque sorte avec la vie consciente, assagie, pensée, dite. On verra bien.




Accueil
Mail
RSS
John Wilford
_____

1409