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dimanche 5 octobre 2014
Réveillé tard encore. Comme hier, il faut partir vite après la douche. On prend la voiture jusqu'à Blagnac encore, et j'aime déjà ce semblant d'habitude, cette ébauche de vie ordinaire à trois temps, comme si je travaillais à jouer à travailler. On trouve une terrasse de café ouverte, et même au soleil, à Blagnac il fait très froid et très beau. La boulangerie est fermée en revanche, et j'ai faim, on l'a ratée d'un quart d'heure.
La maison d'en face dit en grosses lettres : LUTHERIE. Grâce aux petits déraillements que permet la fatigue, j'entends LUTTERIE, comme un gymnase pour les luttes qu'on livre en-dedans. Je photographie l'enseigne avec l'idée de la montrer ici, en quelque sorte l'inscription est transcrite d'avance. Je commence donc à vivre pour le raconter, c'est le signe que dans la joie militante qui m'anime une grande crevasse est cachée. Je la sens à rien, une légère baisse de pression dans l'oeil, un manque ténu au ventre, de faux moments. Ici, par exemple.
On arrive au théâtre, les chanteurs rejoignent le choeur qui s'échauffe dans le hall, j'installe une chaise dans le pli du rideau entre le plateau et les cintres. Mais c'est le jour d'enregistrement du disque, il ne faut faire aucun bruit absolument, impossible de lire ici, impossible de fumer, même les musiciens entrent sur la scène en chaussettes, alors je me réfugie dans les loges, où le mari de la violoniste berce leur enfant de deux mois sur un canapé effondré.
Je sors en chaussettes pour chercher un endroit où fumer, mais toutes les issues sont fermées puisque personne ne doit entrer, croise dans le grand hall désert où la foule habillée se serrait hier soir le pompier, gars solide aux cuisses épaisses et, pieds nus devant ses rangers, je le rassure sur ma présence et lui demande conseil ; il m'indique un escalier de secours et regagne sa loge d'où le son d'un match de football grésille en sourdine. En chaussettes sur les marches de métal, je fume au soleil sans trop savoir où.
L'enregistrelment se termine à dix-sept heures trente. On reste boire un verre au-dehors, devant ENTRÉE DES DÉCORS. Discours, applaudissements, cadeaux, chips, vin blanc, au-revoirs.
On rentre affamé et épuisé, moi par ma maigreur et les petites nuits, les chanteurs par les mêmes nuits et le long travail précis. On marche dans la ville et la belle lumière du soir. Tout sent bon. On prend un verre sur la place du Capitole. Puis on marche jusqu'au restaurant où je dévore un énorme tournedos, peut-être le premier de ma vie consciente, un délice. Nuit profonde après.



samedi 4 octobre 2014
Réveillé à 12:49. Je le sais parce que les chiffres rouges du radio-réveil le disent avec une neutralité sans pitié, et qu'à 12:50 je me lève. Dans la cuisine, l'hôte a déjà préparé une mousse au chocolat. On rassemble un pique-nique et on part pour Blagnac en voiture. Garés entre les massifs de troènes, on se sépare.
Les chanteurs doivent s'échauffer et surtout travailler les raccords, c'est-à-dire très-exactement les transitions entre leur partition et celle de l'orchestre, qu'ils n'ont pas entre les mains mais qu'ils doivent connaître par coeur pour enchaîner au bon moment. Ils parlent entre eux des moments à repérer, fredonnent des mesures sans visage, aussi distinctes pour eux que le A et le B à mes yeux, mais dnad mes oreilles c'est la même pâte, la même couleur brun-jaune sortie du même tube, et même si en écoutant la musique je crois en saisir les nuances rien n'a de corps distinct, c'est comme de l'eau qui coule — de la musique.
Alors je marche dans le grand parc vert avec le panier du pique-nique, m'assieds au sommet de la petite colline qui surplombe le lac. Au milieu du lac il y a un grand jet d'eau qui retombe comme un bouquet blanc, un homme du 17e siècle a dû le planter là, géométrie d'eau pulvérisée, courbe parfaite ; l'air est frais et le soleil doux, je roule une cigarette, je la fume au soleil, puis à l'ombre. Je me déchausse, je sens l'herbe sous mes pieds nus comme un qui sortirait d'une prison. Je vivais, pourtant, tout ce temps-là, mais l'herbe n'était pas aussi drue, aussi lumineuse, parfumée si fort.
Sur le flanc rond de la colline je lis, je sors le petit carnet bleu, je fume. Des gens passent, avec des enfants, ils disparaissent derrière le dos de la colline où sont les balaçoires et le toboggans.
Je me souviens d'un moment. Le panier du pique-nique posé à côté de moi s'est renversé d'un coup, sans prévenir, une pomme rouge et jaune a roulé vers le pied de la colline, et en courant pied nu pour la rattraper, j'étais heureux.
À six heures et demie les chanteurs ont relâche. On pique-nique sur le dos de la colline, dans la lumière déclinante et l'air déjà frais, vite froid. Je prête mon écharpe, mon gilet, pour que la soprane n'attrape pas le mal et ne froisse pas sa voix. Et puis on rassemble les restes et les papiers dans le panier, et on marche doucement vers la salle.
Les chanteurs disparaissent dans les loges, je reste un moment dans les coursives à regarder la salle vide. Puis je sors fumer sur les marches de la grande entrée, les spectateurs arrivent. La lune est là aussi, entière, toute ronde. On va s'asseoir dans le grand cratère de neuf cents places, toutes prises.
(Le spectacle : comme hier soir, sauf que tout est plus vibrant, plus scintillant, plus net — plus coupant. Applaudissements longs et forts. Fatigue visible des musiciens, mais grands sourires sur leurs visages.)
On rentre raidis par la fatigue, assis dans la voiture comme des pantins de bois. Avant d'aller dormir, on s'amollit dans les profondeurs du canapé avec du whisky et la mousse au chocolat.



vendredi 3 octobre 2014
La nuit sans dormir une minute. Colère comme carburant. Vers six heures du matin je poste sur Facebook une longue « Lettre à l'amant de ma femme (mais ce n'est plus ma femme, ils sont plus qu'amants et je ne l'ai pas envoyée) », que j'efface à midi, tant les réactions des lecteurs sont entières, de c'est obscène à tout est permis quand c'est bien fait. Je l'efface par ce que la catharsis a fonctionné en l'écrivant et en la rendant publique, et que je ne veux pas qu'elle ait plus de conséquences. C'était une lettre très méchante.
À sept heures et demie du matin je suis à la gare de Lyon où je prends un sandwich. À huit et heures et demie, à la gare d'Austerlitz, où je prends un café et une cigarette. À neuf heures et demie je prends le train pour Toulouse. Six heures et demie de voyage avec Boulet, le dessinateur, on parle de politique, de l'Amérique, de couple, de lupus, de bande dessinée, de science-fiction et de Bourgogne, où nous avons grandi tous les deux.
J'arrive en fin d'après-midi. Après un verre au bord de la Garonne, grand et gros soleil, je suis mes hôtes jusqu'à Blagnac, où se trouve la salle de spectacle : ce soir on fait le filage de l'opéra baroque qu'ils chanteront demain soir. On y passe la soirée. Je m'endors un moment au deuxième tableau, cloué par la fatigue de la nuit blanche, mais le silence juste avant le troisième tableau me fait sursauter, et le reste est un beau rêve éveillé où ma colère s'apaise et se noie dans la musique. Après les au-revoir devant la porte "ENTRÉE DÉCORS", on rentre dormir à deux heures du matin.



jeudi 2 octobre 2014
Journée de haute voltige, montée en flèche, tonneau, looping, descente en piquée. D'abord, déjeuner avec ma mère, de passage à Paris. Étrangeté de sa présence dans la ville que j'habite, dans ce lieu que j'ai choisi à moitié, mais où je vis pleinement, bien loin de là où nous nous sommes connus, où elle m'a donné le jour. J'ai toujours en la voyant dans ces rues, à cette terrasse de café, l'impression de la conduire dans des lieux où sa vie n'aurait pas dû l'amener, une vague culpabilité, et le sentiment du lien irrémédiable entre l'espace et la mort¡: le temps passé ici, on ne l'a pas passé ailleurs.
Après le déjeuner elle m'accompagne chez Dalila où je dois me changer, me faire beau pour des entretiens d'embauche. Dalila et son compagnon sont là, autre scène étrange, ces gens que tout sépare sauf moi, leur politesse exquise par-dessus la table du salon.
Ma mère embrassée, je file vers la place de la Concorde, il s'y tient un forrum de recrutement organisée par la ville et l'assurance-chômage. Je ne m'attendais pas à un éléphant pareil. C'est au bord de la place, devant le Jardin des Tuileries, une tente blanche gigantesque, surchauffée par le soleil gai d'aujourd'hui et les milliers d'exposant et de chomeurs endimanchés qui se pressent dans les allées minuscules. On croit crever de chaud avant d'arriver à s'asseoir devant un recruteur, mais j'ai pris une boutille d'eau. Je déroule trois fois mon laïus, journaliste crise reconversion communication, je me sens jeune et beau, débordant d'énergie, aucune fatigue aujourd'hui, la nécessité d'être présent au moment dit m'injecte visiblement des endorphines à profusion, et d'autres choses qui excitent et font sourire.
Je m'arrête dans un stand d'intérim, parce qu'on y cherche des gens pour des travaux de secrétariat, c'est dans mes cordes, je laisse un CV. Le gars est spécialisé dans le bâtiment, s'étonne de mon offre, « journaliste, quand même », mais tend le CV à sa voisine qui est au téléphone. Dix minutes plus tard, comme je joue ma partie dans un autre stand, mon téléphone vibre dans ma poche. J'écoute le message dès que je peux, il dit, voix féminine :
« Revenez, j'ai peut-être un poste pour vous. »
On a rarement des cadeaux comme ça, ce sourire de chance dans la foule des chômeurs inquiets, qu'on se sent tout prêt à trahir pour en sortir. Médiocrité des sentiments de l'époque. Mais j'y vais, et vite, pour savoir.
Je m'assieds devant la dame, quinquagénaire blonde, chic bourgeois, « Voulez-vous travailler avec moi » dit-elle, « que quoi ? » réponds-je. Il s'agit de l'aider à convaincre les entreprises de confier leur recrutement à l'agence d'intérim, puis de trouver les candidats pour chaque poste. Le salaire fixe est très bien, sa part variable dépend du sucès. J'ai envie d'essayer la métier comercial, ce discours, j'ai du goût pour les discours, et je crois que je serais utile en trouvant du travail à d'autres gens. J'ai envie d'essayer, mais je réserve ma réponse jusqu'à jeudi prochain. Je repars avec des ailes, sous le soleil de la Concorde.
Aux Abbesses où je m'installe en terrasse de café avec un coca bien frais pour fêter ça, coup de fil de mon ex. Elle veut partager les meubles. Emporter les lits des enfants, le frigo, le lave-vaisselle, le lave-linge, me laissser la gazinière temporairement, la table du salon et le canapé. L'inéquité me révolte, mais je n'ai rien payé de tout cela c'est vrai, nos salaires étaient tellement inégaux. Me révolte au fond toujours la même chose, qu'elle vive avec un homme qui gagne aussi bien sa vie qu'elle, alors que je suis seul et désargenté, et qu'elle se comporte comme si nous étions égaux en tout, ou comme si je n'avais aucun droit sur rien, sur aucune part de nos dix-huit années de vie commune. Aucun droit à vivre encore dans cette erre. On coupe tout, chacun pour sa peau. Autant dire que la sienne aussitôt me dégoûte.
Je rentre abattu chez Dalila, abattu et vengeur, le travail que j'aurai me vengera des mesquineries de cette femme.
Mais Dalila n'est pas là, et comme je bous, je sors marcher, dans le crépuscule précoce d'octobre, et je fais les cent pas dans la rue en fumant, il y a tant d'énergie superflue à brûler. (Je me dis cependant que c'est dans un stock insoupçonné, caché en profondeur, que je puise cette énergie de façon dispendieuse. Qu'il faudra bien payer plus tard, comme l'humanité paiera plus tard sa dévoration d'aujourd'hui.)
Et puis soudain, devant moi, venant du métro et marchant en direction de chez moi, il paraît bien connaître le chemin, voici l'amant de mon ex. Il s'accroupit pour renouer son lacet, pose un sac à côté de lui. Je me tiens debout devant cet homme petit. « Vous n'avez rien à faire ici, vous devriez partir. » Il relève la tête et me regarde avec étonnement, mais sans trop d'étonnement. Cela doit appartenir aux phrases qu'il s'attendait à entendre un jour, dans ces parages : « Pourquoi ? » « — Par décence », je réponds. « Mais qui êtes-vous ? », c'est sa question. Je réponds mon nom. Nous portons le même prénom. Il se relève, et repart en direction de chez moi en répétant « Désolé, bien désolé... »
Ma fureur est sans limite, c'est une rage. J'appelle aussitôt la mère de mes enfants, en disant que je ne tolèrerai pas que ce garçon vienne prendre à la table du dîner la place de leur père mis dehors, substitué jusque chez lui par un passe-passe atroce, et qu'un prénom de remplace pas l'autre. Que s'il ne part pas, je viendrai personnellement devant les enfants lui demander de sortir.
Elle raccroche, m'envoie un texto pour dire que je fais peur aux enfants. Je ne vois pas comment ça pourrait être vrai, c'est à elle que j'ai parlé, non à eux, c'est un mensonge, une perfidie, ou une manoeuvre, je la déteste pour cela, je suis fou de fureur, je pourrais tuer.
La nuit sans dormir, dans ce noir de meurtre.



mercredi 1er octobre 2014
Grande faiblesse physique. Elle est tellement présente, du réveil arraché au coucher tombé, que j'essaie de la détailler.
Mon corps est très maigre. Depuis la mi-août, j'ai perdu huit kilos. C'est plus de dix pour cent de mon poids d'origine. Je ne mange pas assez c'est évident, mais j'ai le ventre et la gorge bloqués par une sorte de béton léger et dur. Et puis tout ce que j'avale, je le brûle aussitôt, je le dépense pour vivre, je le transforme en énergie et je la brûle. Ensuite, je brûle la matière de mon corps, cette énergie accumulée. Tout part en fumée, et c'est ainsi qu'on maigrit en se contentant de vivre un peu fort.
Il faut se figurer un grand corps maigre. Démusclé entièrement. Je me souviens de cette phrase de Hervé Guibert, dans l'un de ses derniers textes, qui disait "j'ai retrouvé mes bras et mes jambes d'enfant". Mes bras sont des baguettes où les muscles ne sont plus des boules mais des câbles. Mes cuisses ont exactement la largeur de mes genoux, ni moins ni plus. J'ai faim en permanence mais aucun appétit, la nourriture m'écorche la gorge. Je fume trop, aussi. Des vertiges, des essouflements, de grands épuisements après une cigarette, après une marche, après une conversation au téléphone qui m'a coûté. Je dois m'asseoir pour attendre que le malaise passe, boire de l'eau fraîche, prendre un bonbon à la menthe.
J'ai développé une conscience empirique de ce corps, simpliste sans doute mais opératoire. Je sais ce qui est une dépense, et ce qui est un gain. Fumer, marcher, parler sont des dépenses. Manger, boire, rester calme sont des gains. Je ne dispose d'aucune réserve, d'aucune marge de manoeuvre. Toute dépense est éprouvée, tout gain ressenti, sans délai. Je gère cette petite économie à chaque instant, de quart d'heure en quart d'heure.
Fumer me fatiguera, mais je ne peux l'éviter, alors je repousse l'échéance, la cigarette m'enivre, je me repose, je bois, je mange quelque chose, n'importe quoi, ce qui peut passer. Ce corps en deux dimensions, sans épaisseur, a beaucoup de difficultés à maintenir la position verticale. Souvent je me retrouve recroquevillé sur une chaise, réduit à un point, les épaules rentrées, pour tenir la chaleur au ventre. Je récupère. Quand ça va, quand je sens mes membres raffermis, je repars.
À un moment dans le métro, puisque je ne peux pas me tenir bout plus de trois stations, et encore, en m'accrochant à la barre, je cherche du regard la moindre place libre comme un vieillard, je m'asseois : mais pour ramener mes jambes j'ai du mal, elles pèsent et les muscles tirent, je vois cette image de Hervé Guibert encore, dans La Pudeur ou l'Impudeur, qui doit utiliser ses mains pour ramener ses cuisses sur son lit.
Ce matin passé deux heures à Pôle Emploi, une pour attendre mon tour au guichet, une pour convaincre le responsable des indemnités qu'il faut déclencher le paiement du mois de juillet. J'ai reçu un message de la banquière hier, l'urgence est réelle. L'homme lentement décoince l'ordinateur en cochant des cases et glisse dans la chemise à mon nom les photocopies que je lui tends.
Ensuite, je ne sais plus. Ne reste que le sentiment d'une errance lente et pénible, le corps essoufflé, les jambes dures — jusqu'au moment où je retrouve, à la terrasse d'un café du métro Blanche, l'amie Frédérique, puis son amie Sophie J., qui est belle et nous accompagne pour voir une pièce au Théâtre Ouvert.
C'est le deuxième épisode de Notre Faust, une adaptation contemporaine du vieux mythe, en cinq épisodes, un par semaine et les cinq en une fois le dernier dimanche. Mais si les comédiens sont excellents et cabotinent avec drôlerie, le texte est faible. Sauf pendant cinq minutes, un monologue parfait, dit par Charlotte Clamens, qui d'une main faible indique sur son corps habillé, faisant apparaître le désir de sa peau nue, les merveilleux tatouages dont son corps est couvert. On ne voit rien et on voit tout, et comme les tatouages sont terribles, on rit. En l'écoutant je suis conforté dans ce vieux désir d'écrire un jour un texte de théâtre, qui dirait tout ce qu'on ne montrerait pas, et le monde entier entier serait des mots, un comédien seul dans le rond de lumière ferait voir sur scène le monde entier et des épopées humaines.
On sort silencieux, déçu, on marche jusqu'à la place de Clichy et jusqu'à la rue des Dames pour dîner au Bistrot des Dames. Le repas et le vin, les lumières, nous rendent joyeux. À table sous les arbres, à la lumière des bougies, avec ces deux belles femmes intelligentes, grand sentiment d'irréalité, et de ma pauvreté. Je rentre dormir comme une pierre.



mardi 30 septembre 2014
Réveil dans un appartement vide. Dalila a fermé la porte du salon où j'ai dormi, aucun bruit ne m'a touché l'oreille, nulle cafetière, aucune douche, personne qui partait. On vivait de l'autre côté de la porte et j'ai dormi. Et le sommeil a l'air aussi massif que la veille est chaotique.
J'ouvre la fenêtre en grand, je replie le lit en canapé, je dispose les coussins, je range, je laisse un mot, je pars.
Je retourne dans l'appartement qui m'appartient encore, mais que je n'ai pas le droit d'occuper cette semaine, puisque la femme qui m'a quitté passe la semaine avec nos enfants. Elle est partie, elle a un studio dans Paris avec son amant, mais quand elle voit ses enfants, je dors à droite et à gauche, je porte mon sac dans les rues de la ville. Je suis patient, je suis gentil, j'accepte. Je n'arrête pas de me dire que je suis bien gentil. Que les enfants doivent voir leur maman. Quand j'arrive elle est encore là, à ranger des assiettes et des bols dans le lave-vaisselle. Sans un mot, je pose mon sac et je ressors prendre un café à la terrasse du carrefour.
Après son départ — acidité du petit échange quand elle passe devant le café où j'écluse la tasse amère — je rentre chez moi pour laver le linge dont j'aurai besoin. Pendant que la machine tourne, je mange un sandwich, réponds à queqlues messages, réunis encore les documents nécessaires, erre entre les placards et les murs. Trouve dans la cuisine un poème écrit par le petit. Le trouve beau, le photographie. M'allonge sur le canapé pour réfléchir et faire le calme.
Me réveille deux heures plus tard, perdu, juste à temps pour sécher le linge à la laverie d'en face et l'emporter avant le retour des enfants. Le linge mouillé dans le grand sac en toile, son poids parfumé, le linge défroissé dans le grand tambour en inox, deux cycles, vingt minutes et deux euros, le sac allégé de son poids d'eau quand je remonte, et alors dans le salon : mon fils le grand revenu du collège.
On s'embrasse tendrement. Devant lui je dois ouvrir la valise, devant lui plier dedans les chemises et les pantalons, et les chaussettes dans la peite poche, devant lui je dois quitter la maison d'où l'on me chasse pour s'aimer en paix. Devant lui je mélange tout et j'ai des pensées mauvaise, du ressentiment, de la colère, de la jalousie, de l'encre dans le sang. Devant lui son père est cet homme qui part pour laisser la mère être amante et mère sans heurt. Je remue de la saleté avec les mains devant lui, j'ai peur d'être répugnant devant lui. On s'embrasse tendrement, mots doux, je pars.
Retour chez Dalila pour y poser la valise, et direction les agences immobilières de l'avenue. Dans la première on me demande de constituer d'abord un dossier, longue liste de documents à fournir par le bailleur et ses cautions, avant de me proposer des visites. Merci, je pars. Dans la deuxième une femme désagréable note quelques renseignements, mon numéro de téléphone, mes revenus, note "allocations chômage", le montant, avant de déclarer que personne n'est disponible pour les visites aujourd'hui, qu'on me rappellera. Je ne l'aime pas, je pars.
J'ai encore une heure à attendre avant le rendez-vous de vingt heures, alors je m'installe au café avec le carnet bleu à petits carreaux, mais j'aurais préféré des grands, au premier café du coin. Comme je suis penché sur mes griffonnages, des pas me font relever la tête. C'est mon fils le grand, avec sa mère. Il s'approche de moi très vite, en souriant, et tombe dans mes bras, assis je suis à sa hauteur, il m'enlace. Son petit corps mince ne pèse rien contre mon grand corps osseux, ses bras à mon cou sont légers, ses cheveux sentent bon, et je referme mes grands bras sur lui, je serre sans l'écraser, cet amour me baigne la poitrine d'une chaleur douce. Moins de dix secondes, mais les meilleures depuis longtemps. Sa mère est restée au bord du trottoir, à l'écart, elle sourit. Je ne peux pas lui renvoyer le sourire. Ils partent.



lundi 29 septembre 2014
Soirée d'hier très dure. Trop de cigarettes, trop de kilos perdus, trop de tristesse. Une longue glissade sur l'inox de la fatigue quand mon fils le petit me cueille, comme je l'embrassais dans son lit : « L'amoureux de maman [ici son prénom qui est aussi le mien], il se rase très court alors sa barbe elle pique, mais la tienne elle chatouille. » Corps pantin vide en refermant la porte.
Après ça va dormir, trois heures du matin à l'écran du téléphone avant de lâcher la rampe.
Ce matin, réveil à six heures et demie pour que le grand arrive à l'heure au collège. J'accompagne le petit à l'école.
À neuf heures, seul dans l'appartement. Rangement, ménage, préparation de la valise, que je descends à la cave, puisque je dois avoir débarrassé les lieux au retour de la mère des enfants. Vers midi, métro jusqu'à Montreuil, pour un rendez-vous avec le cabinet de recrutement qui va m'aider à trouver un travail salarié.
Entretien amusé avec la jeune femme qui me conseillera, on joue avec les codes de l'exercice, on désamorce la énième « réunion d'information » que ça aurait dû être pour entrer dans le vif du sujet, évoquer déjà des pistes sérieuses. Elle porte le même prénom rare que mon amoureuse du collège.
Long retour en métro, je descends à République, c'est-à-dire qu'à République je fais surface. Après le matin froid et pluvieux, il fait un soleil franc. Je marche assez pour trouver une supérette où j'achète pour moins de deux euros un carnet agrafé à petits carreaux, mais j'aurais préféré des grands, couverture bleue mais j'aurais préféré un brun, pour noter les choses qui seront la matière du nouveau Robinson.
Mes jambes me portent peu de temps, j'ai trop maigri, l'épuisement arrive vite. Je m'assieds à la première terrasse venue, en face de la mairie du IIIe arrondissement. À peine ai-je le temps de noter les événements de la matinée qu'un homme gare son scooter à trois mètres de là. Je reconnais aussitôt ce visage, réduit par le casque à l'ovale expressif de sa singularité. C'est Thomas, un ami d'il y a vingt ans que je n'ai pas vu depuis presque aussi longtemps. Nous partageons cette drôle d'extimité qu'instaure Facebook, cette façon de connaître le visage de nos enfants et le cours général de nos vies sans nous connaître. Je me lève pour le saluer, son visage s'étonne et sourit, il se décasque et on s'embrasse.
On s'assied ensemble et on passe plus d'une heure à parler. Thomas me raconte son divorce, en septembre de l'année dernière. On épilogue sur la quantité d'amis de quarante ans dont la vie a explosé comme les nôtres. Et puis on parle boulot, Thomas a longtemps travaillé dans un domaine qui m'intéresse, il me donne des conseils et des noms.
Mais je suis à moitié avec lui, parce qu'en même temp je livre sur le téléphone une bataille de SMS avec la mère de mes enfants, qui veut inviter son amant à dîner dans ce qui fut notre appartement, celui que j'occupe encore une semaine sur deux, et ne comprend pas que cette situation me paraisse indécente. Ils vivent ensemble dans un studio, et je ne vois pas pourquoi mon salon, ma cuisine, mon couloir, et pourquoi pas ma chambre, accueilleraient cet homme qui a déjà tout pris. Thomas doit partir, je suis confus, colère et tristesse l'emportent sur la honte.
Me voilà de nouveau seul. Je rentre dans la banlieue nord et m'assieds de nouveau à la terrasse d'un café, pour attendre l'heure d'aller dîner chez Dalila, l'amie et voisine qui me prête gentiment son canapé-lit et une couette pour la semaine. Elle passe devant le café les bras tendus par deux gros sacs de provisions, on se dit à tout de suite, et je passe chez moi récupérer la valise à la cave. Mais au rez-de-chaussée de l'immeuble, j'entends tomber du premier étage les hurlements et les pleurs de mon garçon le petit, et les hurlements de sa mère qui l'engueule. Il a dû faire une bêtise. Cette violence qui les traverse, je sais d'où elle vient, je sais qu'elle exprime la violence inouïe du moment, et la douleur me fige. Dans le hall obscur, le sentiment précis d'avoir le ventre ouvert et les viscères exposées à l'air frais. Je pars.
Chez Dalila, tout est chaleureux. Ses filles font leurs devoirs, la petite pour l'école primaire et la grande pour le lycée, avec ses deux ans d'avance. Dans la cuisine on prépare le dîner, on boit du vin, on fume à la fenêtre, on parle considérablement. Elle met en forme le magma de sentiments et d'idées que je déballe, elle y distribue le calme et la lumière. Les filles couchées, on fume encore longtemps en parlant, devant la fenêtre ouverte où la banlieue s'endort. Resté seul, je reviendrai plusieurs fois dans la cuisine, rouler une cigarette, sans bruit, avant de trouver un peu de sommeil vers trois heures du matin. J'ai le temps de photographier l'usine PSA, dans la rue parallèle, dont le toit dépasse et les grandes verrières restent allumées toute la nuit. Le travail de construire ne s'arrête jamais.



dimanche 28 septembre 2014
Ce bloc-notes a vécu longtemps sans bruit. Des inconnus sont venus le lire, les proches n'en connaissaient même pas l'existence. C'était un espace libre, où les lecteurs n'étaient jamais des censeurs, de ceux qu'on craint de blesser avec une phrase en coude. Dans cette vacuole j'ai pu respirer longtemps, résister petit à petit à la dépression, à l'épuisante routine du travail. Quand j'ai cessé de travailler, glissé dans une précarité plus nette encore, le Robinson s'est arrêté. Je vivais, tout simplement.
Mais au mois d'août de cette année, il y a peu, il y a déjà si longtemps, la vie est tombée : la famille qui structurait l'espace et le temps autour de moi depuis dix ans s'est évanouie, la personne avec qui je vivais depuis dix-huit ans a disparu.
Alors tenir le fil des jours redevient nécessaire. Je rouvre les pages du Robinson. Aucune certitude sur la forme, grand doute sur la ténacité qu'il faudra. Mais revenir ici, c'est renouer en quelque sorte avec la vie consciente, assagie, pensée, dite. On verra bien.




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