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vendredi 16 mars 2012
Pour remplir les nouvelles étagères du couloir ce matin il faut transbahuter et trier les livres, et en jeter un certain nombre. Violence dont je me croyais incapable, religieux du livre par éducation, impressionné par le côté "présence du père". Mais j'y arrive avec une aisance inattendue, soulage les rayons d'une quantité de trucs que je traînais depuis le temps des études : adieu les essais universitaires, adieu les romans que je ne relirai jamais (ne lis plus de romans, découverte de cette année).
Plaisir d'alléger la bibliothèque en la resserrant, en rapprochant les livres qui importent, en parcourant avec les mains le grand corps de la bibliothèque tout entière. Retrouver des textes oubliés, aussitôt envie de les relire, de presque tout relire. J'en trouve même quatre que je n'ai jamais lus, encore neufs, et celui-ci, que m'avait prêté un homme que je ne vois plus.
Plaisir d'aligner les volumes par ordre alphabétique d'auteurs, seule logique que mon esprit mince peut suivre, et puis des thèmes pour les domaines où l'auteur compte moins que le sujet : le rayon des sciences, celui de l'histoire, et celui des récits d'exploration. Environ un mètre de bouquins sur les pôles, pour un autre projet de texte, le suivant peut-être.
En évidence quand on entre dans le couloir, les couverturres jaunes de Verdier, Michon et Bon et Bergounioux, et à côté d'eux par mimétisme avec leur proximité dans mon coeur, les trois livres que j'ai de Bailly.



jeudi 15 mars 2012
Bien commencé le chapitre 11, le plaisir est revenu. Je cherche un angle comique que je crois tenir par moment, du coup sourire souvent en écrivant, et la journée file vite. Le soir, le chantier du couloir est terminé. On passe la soirée à se féliciter de la beauté de l'endroit, on installe el piano et les lampes, la lumière douce. Puis longue soirée de discussion, sur le divan tous les trois, B. visiblement détendue d'avoir terminé.


mercredi 14 mars 2012
Hier soir on fête l'anniversaire de B. Les bougies sur la table, les verres qui brillent, le bourgogne de Noël, les cadeaux, livres et films pour les soirées sans télé de cette femme qui travaille dure à la menuiserie. Les enfants heureux à cause de touts ces choses inhabituelles dans une soirée de semaine. Un verre à la main je calcule sans rien dire que leur grand-mère a cinquante-cinq ans, la mienne avait soixante-deux ans quand je suis né, et soixante-dix quand j'avais leur âge. À la fin du repas G. et les enfants mettent un disque et dansent, B. regarde et rigole, je débarrasse en dansant avec les assiettes à la main, les verres, la bouteille vide.


mardi 13 mars 2012
Redevenu à peu près vivant, parce que j'ai dormi : le sommeil est une potion magique. Me viennent à l'esprit les mots : eau lustrale, et découvre que j'ignorais ce que c'est.



lundi 12 mars 2012
Reprise des hostilités : bibliothèque, chapitre 11. Mais le matin chez Pôle Emploi, et ce que l'administration fait deshommes. L'après-midi j'achète dans le rayon papèterie d'un supermarché un cahier pour faire mon Bergounioux. Besoin de noter de dedans des choses plus intimes qu'ici. Besoin de faire mes devoirs aussi : depuis l'enfance acheter la paix en écrivant, lignes régulières et bien remplies, et en respectant la marge rouge. Maintenant j'ai le piano pour ça aussi, sonner juste, sans fausse note, pour que le monde ne s'écroule pas, ou n'écrase pas nos vies inutiles et fragiles en se retournant.


dimanche 11 mars 2012
Bouleversé par une case de Lemon Jefferson, bouquin étonnant de Simon Roussin. C'est un gamin qui meurt en disant cette chose déchirante. Les soldats meurent en disant maman.



samedi 10 mars 2012
Cinquième jour de dispute conjugale, le coeur en ruine. Pensée noires en longeant le canal à Saint-Denis, le ciel plombé et les écluses me rappellent ma ville natale et achèvent de me déprimer. J'accompagne le grand à la gare, il part en camp scout. Je rentre seul en brassant du néant. Le soir bu du bon vin avec B. pour oublier le bazar, et ça marche bien.


vendredi 9 mars 2012
Que reste-t-il de la journée ? Toujours laborieuse collecte d'informations scientifiques, jamais assez complète et jamais assez détaillée, le syndrôme Flaubert, cette bêtise infinie qui consiste à courir derrière ce qu'on ne sait pas, en espérant atteindre le fond.


jeudi 8 mars 2012
Réglé des problèmes administratifs, rempli des courriers en retard, bref, purgé un passé pénible, celui qu'on traîne dans les couloirs des administrations, sans parler de l'administration intérieure qui est à la fois très sévère et désorganisée, conçue donc come un piège parfait. Nullité personnelle mise à part, la vie moderne a quand même des ressort délicats et très minces, mais d'une force, pour nous infliger les sentences sans bouche du corps social. Pour le reste tout oublié.


mercredi 7 mars 2012
Pour la note de l'autre jour je regarde les 600 photos prises en Inde par G., pas tout à fait 600 mais 599, avec l'impression croissante de regarder des paysages de la planète Mars ; comme viennent de Mars les photos des grands paysages rocheux des États-Unis, d'Afrique, d'Amérique latine, ou d'Australie. Il n'y a guère de terrestre que les jardinets du bocage européen et des rizières asiatiques. Tout le reste vient des planètes de Star Wars, c'est évident.
À la bibliothèque une jeune femme corrige les copies d'une "épreuve de français" de bac blanc : un paquet sous la main qui tient le stylo rouge, et un paquet sous le coude gauche, dans une chemise marquée au gros feutre : "Done !" J'envie cette façon d'avancer, l'applique à ma façon. Mais dans ce texte ce qui a été fait a toujours l'air d'être à refaire, mouvement perpétuel.
Aujourd'hui particulièrement, travail difficile et lent. Pour le chapitre en cours je suis censé recenser deux étendues infinies, d'une part les machines du cinématographe et d'autre part les animaux du Cambrien piégés dans le schiste de Burgess, afin d'établir un parallèle convaincant entre ces deux faunes aux embranchement disparates — et perdus. La prochaine fois que j'ai une idée de ce genre, je me rince la tête au whisky.



mardi 6 mars 2012
Depuis deux semaines peut-être, brouille idiote avec l'ami F., le plus précieux, le presque frère, l'alter ego. On ne sait plus comment ni pourquoi, des malentendus par messages, des bêtises. aujourd'hui on déjeune ensemble, dans une petite rue près de la place Monge. Je remarque la caserne de la garde républicaine, pour la première fois. F. est déjà attablé, je le vois à travers la vitre et la pluie qui tombe lourde et dégouline de la marquise en toile.
On reste presque deux heures à table et à parler. Bien sûr dès les premiers mots on liquide le malentendu, on se redit l'indéfectible amitié, la tristesse que c'était de ne plus pouvoir, en pensée, s'appuyer l'un sur l'autre. La mort en nous privant l'un de l'autre nous enlèvera beaucoup. Je pense à Bailly parlant de Lacoue-Labarthe.
Quand on sort la pluie est suspendue, un peu de soleil passe entre deux blocs de nuages ronds, ça fait au bord des nuages un liséré argent , et briller les trottoirs et les arbres. Eau minérale.
En fin d'après-midi, course en quatrième pour préparer le repas de G. et des enfants, puis filer vite à la librairie de la place Clichy pour écouter parler Pierre Bergounioux. Janu est déjà là. Jean-Christophe le libraire est un peu nerveux, c'est lui qui invite, lui qui tient le micro en préambule. On s'installe sur des chaises pliantes entre les tables de livres, drôle de sitation, bancale en lieu comme en manière : qu'est-ce qu'on fait là, tous adultes et formés, à écouter comme un instituteur ce petit homme qui ne parle pas assez fort ? Et pourtant ça dure deux heures, oreilles tendues pour entendre dire et redire que Faulkner, que les années 60, que l'immense révolution que c'est d'être depuis cent ans seulement tous des lettrés, d'être tous passés par l'école et les vingt-six caractères, et la vitesse que ça donne à tout et qu'on ne mesure pas encore. Il y a trois cents citations pertinentes, mille sept cent phrases parfaites d'intelligence à bords nets, mais avec ma sale tête molle et sans mémoire je n'ai rien retenu, sinon l'amusement du bonhomme quand il nous voit, Janu et moi, debouts devant la table où il signe, et nous appelle "les collégiens", et les anecdotes qu'il raconte sur les sessions de jury d'entrée à l'école des Beaux-Arts, où il aime voir passer les gamins de Corrèze et de Creuse qu'il repère à leurs noms. Je rentre chez moi comme saoul, et fâché d'avoir aprlé àla'homme estimable avec trop de légéreté, grisé par le moment joyeux, de lui avoir parlé en faisant le malin, alors que je n'aurais voulu exprimer que le profond respect pour — et le besoin vital de — la musique essentielle de ses textes.



lundi 5 mars 2012
Les enfants à l'école, leur mère au travail, et moi à ma table. Je regarde les machines à cinématographe du XIXe siècle, je regarde les animaux du Cambrien, et je les trouve semblables. Je sais bien qu'il y a cette tradition décriée de considérer que les animaux sont des machines, et les machines des animaux. Mais je crois voir par où les plans d'organisation des animaux, tous développés dans le but de s'alimenter et de se reproduire, sont comparables aux plans d'organisations de machines toutes conçues pour capturer et restituer des images.



dimanche 4 mars 2012
Amertume, comme après une dispute conjugale. Retour des enfants. Leur beauté réjouit.


samedi 3 mars 2012
J'attaque le chapitre 11, où il est question du schiste de Burgess et de sa faune étrange, de sa découverte par Charles Doolittle Walcott et de sa réinterprétation par Harry Whittington, Derek Briggs et Simon Conway Morris. J'écris tous ces noms sans vérifier leur orthographe, parce qu'ils me sont familiers. Plaisir d'aborder, presque en public, les questions qu'on berce depuis plusieurs années, et l'amour pour les bestioles antédiluviennes. Sur le Cambrien je n'ai rien à dire, je ne suis pas un paléontologue. Mais je parle d'un temps auquel je pense depuis si longtemps qu'il me semble avoir toujours vécu avec lui.
Le soir vu La Taupe au cinéma, avec G. Très belle photographie, mais j'imagine facilement le désarroi et l'ennui des spectateurs qui n'ont pas lu le chef-d'oeuvre de Le Carré et ne sont pas des admirateurs de George Smiley.



vendredi 2 mars 2012
Journée avec G. L'après-midi, au cinéma qui est près de la grande bibliothèque nationale, on voit un film désastreux, enfin, c'est plus compliqué que ça. C'est un film de Spielberg, cela on le savait, mais c'est un film pour des enfants, comme on le découvre trop tard. On s'accroche, j'ignore pourquoi — le prix de la place ? — alors que l'histoire est pénible, avec beaucoup de mélo, et l'anthropisation de la bête. Mais heureusement le film est à plusieurs moments embarqué dans les devenirs qu'il ratait consciencieusement, et parfois les humains et l'animal échangent leurs codes génétiques et composent un troisième corps original, nouveau, fécond.
Il y a un très beau plan sur l'oeil d'un cheval, très rond, dilaté par la peur. Une scène magnifique de cheval emberlificoté dans les barbelés du no man's land, la nuit, entre les tranchées, et la trève momentanée entre les deux soldats, l'Anglais et l'Allemand, qui travaillent quelques minutes ensemble pour couper les câbles d'acier qui emprisonnent et blessent l'animal.
Et puis au bout d'une heure de film les visages humains paraissent incongrus, mal foutus, laids, des chevaux mal formés.
En cherchant des articles e de simages sur ce film tombé sur des photos d'un spetacle à Los Angeles, qui raconte la même histoire sur scène, avec de grands chevaux marionnettes, d'immenses chevaux articulés. Aurait préféré voir ça.



jeudi 1er mars 2012
Grève peut-être, inventaire soudain, fuite d'eau, invasion de rongeurs : on ne saura jamais pourquoi les portes de la bibliothèque sont fermées aujourd'hui. Sur les deux panneaux de verre qui, d'habitude, s'écartent devant le visiteur, une feuille A4 est scotchée, à cheval sur les deux portes closes, lèvres collées, cousues : on dirait que c'est le petit ruban de film collant qui empêche à lui tout seul l'entrée dans le bâtiment. La feuille présente ses excuses au public mais la bibliothèque sera fermée aujourd'hui jeudi 1er mars. Aller voir ailleurs, ci-gît suie.
Après ça dans une autre bibliothèque longue après-midi de lenteur. Impossible de finir le chapitre, comme vouloir hâler une péniche dans un canal asséché.



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