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jeudi 31 mars 2011
Travaillé, et sorti seulement pour acheter un arc.
mercredi 30 mars 2011
Regardé Il Caimano et comme un film de Nanni Moretti c'est réjouissant bien sûr et parfaitement effrayant : les moqueries sur la façon dont chacun vit sont drôles, les moqueries sur la façon dont nous vivons ensemble sont écrasantes de désillusion. Les façons biscornues dont on s'aime ou dont on compose une famille en ratant tout, c'est drôle. Mais les façons dont nous laissons la politique nous piétiner et nous exploiter, c'est accablant.
Si j'avais vu ce film à sa sortie en 2006 j'aurais peut-être ri pourtant : pas concerné. Mais en 2011 nous n'avons absolument plus rien à envier à l'Italie berlusconique. La seule chose qui nous manque, c'est un cinéaste politique avec cette qualité d'audace et d'intelligence, mais pour ça, tu peux aller te rhabiller.
Le final : après les péripéties tristes et drôles du producteur qui se trouve malgré lui à produire un film sur Berlusconi, le final montre en dix minutes, dernière bobine, le film dans le film enfin réalisé. Berlusconi joué par Moretti lui-même, qu'on n'avait jusqu'ici pas vu plus de trente secondes au tout début du film, au moment où il refusait le rôle... Il rejoue les images et les répliques réelles de Berlusconi en procès. Tout est vrai. L'impudence, l'impunité, l'arrogance, la veulerie déguisée en courage, la corruption de tout jusqu'au sens des mots. Non : en commençant par le sens des mots. Un escroc et un bandit ça se dit président de la République et représentant du peuple. Bienvenue en Europe.
   
mardi 29 mars 2011
Après une journée de travail dans l'air tiède, rentrer sous une petite pluie fraîche et battante, comme un petit tambourin frappé avec deux baguettes fines.
(Me souviens sous cette pluie légère et parfumée d'une traversée du square des Batignolles, printemps 2003, au pas de course sous un orage écrasant tombé comme une claque, des hectolitres d'eau en une seconde, les égouts engorgés et noyés, les fleurs de cerisiers arrachées et flottées au bas des avenues lessivées, et la boutique d'encadreur où je m'étais réfugié en rigolant, l'eau dans les yeux, les gens dans l'atelier qui riaient aussi et m'ont proposé une serviette de bain pour me frotter les cheveux, dorures et bois en biseau, et comme ils s'étonnaient de ma joie démesurée à chaque éclair j'avais montré sous mon bras le sac en plastique, et dans le sac en plastique la chemise en papier qu'on m'avait donnée le matin-même, et dans la chemise en papier les tirages de l'échographie, petites et grises et floues, où l'on voyait déjà le profil d'un petit garçon, son nez, son pouce.)
lundi 28 mars 2011
En sortant de la bibliothèque pris sur un présentoir thématique un livre de fiction qui raconte "un accident nucléaire en France", écrit par un journaliste présenté comme étant un spécialiste du nucléaire civil et des accidents qui s'y produisent, mais le livre est deux fois décevant, comme document et comme fiction. Comme fiction parce que c'est écrit sans aucun talent narratif, le suspens est inexistant, les personnages sans corps et sans crédibilité, et comme document parce qu'on n'apprend rien sur le fonctionnement d'une centrale nucléaire civile, le fonctionnement de la centrale-même n'est pas décrit, on nous parle de tuyaux et de vapeur d'eau sans même nous dire pourquoi ni comment ils se trouvent là, du coup la menace est informe, ectoplasmique, nulle.
La seule qualité que je trouve au livre, c'est de nous expliquer en revanche avec énormément de précision la réaction de médias, des associations écologistes et surtout des pouvoirs policiers, politiques et administratifs qui doivent gérer une crise majeure. À cause des autres aspects décevants du livre je ne sais pas si cet aspect-là doit être cru, mais au moins a-t-on l'impression d'apprendre un peu quelque chose, ou de comprendre un petit peu, ce qui est la thèse du livre, c'est-à-dire : aucun pouvoir n'est capable de gérer correctement les conséquences d'une crise de cet ordre sur la population.

dimanche 27 mars 2011
Invités chez B. et J. on y boit beaucoup, presque autant qu'on parle, il fait chaud. Alors dès que les enfants veulent jouer dehors je me propose pour les accompagner, il y a dans la cour entre les immeubles des toboggans et des buissons pour jouer à cache-cache, je m'assieds sur un muret pour rêvasser, veste légère sous le ciel gris et quelques gouttes fines.
Tout à l'heure B. a dit qu'il avait grandi à Saint-Florent-le-Vieil et bien sûr j'ai bondi, "tu connaissais Julien Gracq ?" Alors B. a éclaté de rire et s'est gentiment moqué de moi, pas directement car il est plein de tact, mais il s'est gentiment moqué des intellos qui bondissent quand il dit "j'ai grandi à Saint-Florent-le-Vieil" et son grand plaisir, dit-il, c'est de répondre : "oh oui, je l'ai connu, et même très bien : il louait un garage à mon père". Et c'est vrai, B. possède des relevés de loyer du garage que Julien Gracq louait à son père, et le courrier qui arrivait de temps en temps pour annoncer que le loyer augmentait de tant de dixièmes de pour cent, signé Louis Poirier.
Et puis B. le moqueur se met à parler magnifiquement, profondément, d'Un balcon en forêt.

samedi 26 mars 2011
Je me souviens seulement de l'heure passée entre les travées de livres, à la bibliothèque, et d'en avoir feuilleté beaucoup, et le soleil éclairait la Terre jusque sur la moquette, bleue.
vendredi 25 mars 2011
Travaillé le jour, à midi déjeuné avec un ami près de la grande gare, et le soir à la table gribouillé trois pages au sujet de Kircher et de Robertson. Une journée d'une telle vertu que je me couche en me prenant pour un gentilhomme bordelais. Il faudrait que je grave des devises en latin sur les poutres que ma chambre n'a pas.

jeudi 24 mars 2011
Huit heures de réunion. Comme exercice physique, ça se défend. On en sort épuisé.
mercredi 23 mars 2011
D'après les informations que nous apportent des voyageurs, le bonheur aurait été brièvement aperçu en plein soleil, à midi, sur un trottoir de la rue Ramey.
mardi 22 mars 2011
Porté ces jours par un chapitre un petit peu moins difficile à écrire que les précédents. Car les précédents, aussi ridiculets chapitrelets qu'ils sont, il a fallu que je les grave dans le granit avec un outil dérisoire, par exemple la clé de l'antivol du vélo. Et me soulage beaucoup l'idée (peut-être fausse) que les chapitres suivants ne seront peut-être pas aussi impossibles à écrire, et peut-être même plus faciles à écrire, par exemple, comme on grave dans de la craie avec un tournevis. Les contours seront peut-être un peu moins nets, mais quelle douceur, quelle douceur.
Quand j'aurai terminé ce texte, j'en attaque un autre dans lequel je n'aurai besoin de vérifier aucune information, et où la véracité des propos ne tiendra à rien d'autre qu'à mon arbitraire. Et j'écrirai un chapitre par jour, nu sur la plage, en faisant de l'autre main griller des petits poissons à la broche.
lundi 21 mars 2011
Travaillé sagement (variante : comme un con) et le soir écrit un peu (variante : beaucoup trop peu) au sujet d'Athanase Kircher, de la lanterne magique, et du défaut dans la perspective des Annonciations du Quattrocento révélé par Daniel Arasse.
En y repensant me revient l'étonnement du printemps de l'an dernier, dans la galerie des Offices à Florence, devant une Annonciation de Lorenzo di Credi où le voile de la jeune vierge, qui la nimbe de magie divine et de merveilleux chrétien, le voile qui l'enlace comme le Verbe qui la féconde au moment même où elle dit oui à l'annonce ahurissante de l'ange, son voile virginal qui est sans doute possible une figure de l'incarnation divine, du passage du dieu verbe à la chair, son voile, a le pouvoir de rendre le mur derrière elle totalement transparent, de telle sorte qu'on voit le sol de la terrasse au-delà du mur, à travers le mur. Le voile qui dévoile. Et ni dans le cartel ni dans le catalogue, ni dans aucune littérature que j'ai pu lire au sujet de ce tableau, personne ne s'en étonne. Bon.
Arasse au moins en aurait tiré des pages éblouissantes, que n'est-il vivant, merdre. À nous de suivre le mouvement, de le continuer en pensée.
 
dimanche 20 mars 2011
Comme il fait un grand beau soleil pour le premier jour du printemps on sort sans discuter, c'était acquis dès le matin qu'on sortirait, on le savait en se levant déjà, du même mouvement, bonjour on s'habille on sort. On emmène presque en courant les enfants dans l'herbe, ils jouent toute l'après-midi à courir et à sauter, et puis vers six heures le ciel se couvre et il faut leur faire enfiler leur manteau, ils râlent, c'était déjà l'été dit leur corps.
J'ai lu dans l'herbe quelques pages de Peter Handke, Mon Année dans la baie de personne. C'est un retour à cet auteur que j'avais lu adolescent, L'Angoisse du gardien de but, des textes courts. Je n'avais rien compris, tout juste pris acte que cela existait, qu'écrire était possible de cette manière, et pas seulement de la classique que j'aimais par dessus tout. Aujourd'hui j'y reviens à cause des textes des Ailes du désir dont Handke est l'auteur et de l'insistance de plusieurs personnes que je lis (c'est-à-dire principalement et pour être précis Philippe de Jonckheere et Danièle Momont).
Au tout début de Mon Année dans la baie de personne écrit en 1997 un personnage en voyage au Japon passe dans le port de Sendai et en 2011 je sais où se situe ce port que le tsunami a totalement détruit l'autre jour.
  
samedi 19 mars 2011
L'anniversaire du petit Basile c'est l'occasion d'une heure de métro, et d'une journée dans la ville de banlieue où poussent, autour des immeubles bas plantés dans les petites rues, d'aimables jardins encore ébouriffés d'hiver, pleins de verdure toute neuve et de bourgeons pointus, d'épines aux buissons que cachent à peine les feuillotes minuscules et débutantes, le printemps. Ça pépie partout. L'air est frais, mais avec en lui déjà cette épaisseur prête à gonfler, ce muscle, qui nous réchauffera dans deux mois.
A. nous accueille chez elle avec un des plus grands sourires que j'ai vu depuis longtemps, et les quatre garçons bondissent pour fêter leurs retrouvailles, tout masse le coeur. Comme elle était toute seule pour tout préparer, le repas et le gâteau d'anniversaire, elle a pris du retard alors on s'active tous à la cuisine, pendant que les gars courent entre les deux chambres en se tirant dessus et en se lançant des cris (nos oreilles sont des Saint-Sébastien criblés de cris aigus).
Le père des fils d'A. nous rejoint au dessert, c'est la première fois que je le rencontre et je le trouve très séduisant, j'admire sa barbe nette et ses mains de kinésithérapeute, G. qui le connaît mieux me dira plus tard "c'est un homme très préoccupé par son apparence physique, et qui mise tout sur la séduction à court terme".
Après le déjeuner, au moment où la torpeur prend tout le monde, même les enfants repartis jouer sont moins bruyants, je laisse les autres au salon et passe tout seul dans la cuisine pour préparer le café et le thé, "ne bougez pas je m'en occupe".
Pas de bouilloire, trouver une casserole, dans quel placard, et puis laquelle dans l'empilement, vite un endroit libre où poser la pile pour désemboîter les marmites, quel feu choisir sur la gazinière, où sont les allumettes, non il y a un bouton à étincelles, régler la puissance, pour l'eau à faire bouillir c'est à fond, ou plutôt non, le cercle des flammes bleues pas plus large que le fond de la casserole, c'est bon. Je regarde le jardin par la fenêtre. Fenêtre à croisées, crémaillère ancienne aussi, un des carreaux est flou. Les verts frais picotent l'oeil comme une limonade fraîche, ils redonnent de l'éclat au rouge terni des murs de briques. Je me sens merveilleusement bien, comme rarement, et décide que c'est parce que je suis en train de faire chauffer de l'eau dans une cuisine inconnue. Les vies des autres sont très confortables, elles se laissent enfiler comme un pull, et j'aimais beaucoup porter les pulls de mon grand frère.
Alors j'imagine un texte dont le personnage serait un asocial élégant qui squatterait les vies des autres en leur absence. Ses soirées dans les meubles et les vêtements et les espaces et les bibliothèques des autres. Ses dimanches dans leurs vies. À manger leurs réserves et écouter leurs disques. Et bien sûr les risques encourus, et la drôle de vie que ce serait, toute faite en fictions.
Bon, me dis-je, ça sûrement on l'a écrit déjà cent et quelque fois. Et après toutes les chutes sont banales :
1 - le personnage tombe amoureux d'une femme et, par l'amour d'elle, trouve une vie bien à lui ;
2 - ou encore : le personnage transforme son absence de vie propre en vertu et devient écrivain, cinéaste, etc. (figure de l'artiste, grosse lourdeur) ;
3 - ou encore (version moderne, cliché à la tonne) : tous les autres n'habitent par vraiment leur vie, lui seul au moins est dans le vrai puisqu'il endosse le fait que toute vie est une fiction, etc. Finalement, pas de morale, la fiction est partout et le réel c'est la mort ;
4 - il découvre que quelqu'un habite sa vie (son appartement) en son absence : passe de l'autre côté de l'angoisse ;
5 - traqué par toutes les polices, il meurt sous les balles des hommes à la vie unique et sédentaire, dont la pente est fasciste ;
6 - etc.
L'eau bout, la cafetière a fini de glouglouter, j'emporte le thé et le café au salon.

vendredi 18 mars 2011
La journée avec G. dans Paris, comme on fait quelquefois : au revoir légèrement hypocrite aux enfants qu'on accompagne à l'école, et puis file, on traverse la ville pour aller foutre rien, avec plaisir.
À Beaubourg (je n'arrive pas à dite "au centre Pompidou", ça me fait le même effet que si je disais "au centre culturel Jean-François Copé"), grande exposition des tableaux de Mondrian, démesurée : seules me retiennent les premières salles, celles où l'on voit Mondrian chercher Mondrian et devenir Mondrian, comment il déconstruit le tableau figuratif, sa grande culture, et donne à la toile une surface nouvelle et un volume nouveau. Rien de plus émouvant que cette recherche, ce jeu subtil avec les références. Mais dès qu'il est Mondrian je ne comprends plus rien, je n'y vois plus rien, il manque quelqu'un pour m'expliquer la vie et l'attrait de ces traits, l'intérêt de ces géométries, j'ai l'impression de glisser sur une toile cirée blanche, banquise de cuisine, sans rien accrocher. Les deux autres tiers de l'exposition, consacrés au mouvement De Stijl, je les traverse en courant tellement j'ai faim.

Au restaurant c'est étrange, parce que les deux garçons qui font le service sont très évidemment deux folles extraverties, et s'amusent à s'appeler "mademoiselle" entre eux, l'un deux nous glisse avec le dessert que "mon collègue était une femme, il s'est fait opérer", alors que leur chèfe, la diva qui se tient au comptoir et chante Céline Dion à tue-tête, est très évidemment une transsexuelle au beau visage, au corps élégant, avec des mains d'hommes. Ce trio dansant, avec sa façon de déstabiliser les repères, dégage une vibration joyeuse.
Au Latina on voit le dernier film de Manoel de Oliveira, L'Étrange Affaire Angelica, dont le tempo est si lent que je m'endors, ça ne m'était jamais arrivé je crois de m'endormir au cinéma, au cours d'une scène où de vieilles personnes réunies au petit déjeuner dans la pension où habite le héros, Isaac, discutent de la marche du monde, et dans mes dernières secondes de conscience la logeuse (dont j'ai oublié le nom), leur fait part de son inquiétude concernant la santé physique et nerveuse de "monsieur Isaac" et lorsque je reviens à moi, les vieilles personnes, une femme et deux hommes, s'interrogent à propos de la question délicate de savoir ce qui arriverait à un homme qui se placerait, dans un grand accélérateur de particules, sur le chemin du faisceau de noyaux accélérés : serait-il traversé sans rien sentir, serait-il brûlé ou percé à l'endroit de l'impact, ou serait-il entièrement détruit ? (C'est du moins ce qu'il me semble avoir saisi en lisant un unique sous-titre.)
Alors je m'affole et je demande à G ce qui s'est passé, qu'est-ce qu'ils disent ? Elle répond : je ne sais pas, je me suis endormie, je viens juste de me réveiller. Je ne saurai jamais combien de temps j'ai dormi, comment les vieillards sont arrivés dans l'accélérateur de particules sans quitter la table du petit déjeuner, et j'en viens à soupçonner que tout le monde dans la salle de cinéma a dormi en même temps, que le réalisateur centenaire (1908 !) a élevé la maîtrise de son art si haut, qu'il peut à volonté plonger les spectateurs de son film dans le sommeil et dans le rêve, dans le sommeil et dans l'oubli.

jeudi 17 mars 2011
La jeune femme d'hier était déçue, elle, parce qu'elle n'avait pas été choisie, entre les deux psychologues de l'hôpital militaire, pour prendre l'avion vers Tokyo et revenir avec les rapatriés français. Moi, j'ai un problème de chambre à air et de chapitre 7. Où va se nicher l'aventure. Mais ce qui compte bien sûr, c'est d'en tirer quelque chose, et peu de gens s'occuperaient l'esprit aussi bien que moi avec une chambre à air. Pchhhh.
Le soir spectacle très décevant, chorégraphes sans invention qui donnent aux danseurs de jolies choses à faire pour passer le temps, d'ailleurs la salle est pleine d'un public inhabituel, personnes âgées et bourgeois bien habillés, manteaux camel et châles épais, on sait déjà que ce qu'on va voir ne cassera pas beaucoup de briques, ou alors très respectueusement, dans le moelleux.
G. part à l'entracte. Je reste pour être sûr, mais c'est nul après aussi. En revanche la danseuse est fascinante, c'est pour elle que je reste : une Québécoise blonde, la quarantaine bien entamée (je me dis), qui danse avec une énergie et une joie dont sont privés bien des trentenaires, j'apprendrai plus tard qu'elle a cinquante ans passés. Le petit livret nous expliquequ'elle a été opérée d'une hanche, qu'elle était bloquée avant, alors on comprend mieux : elle jouit d'une deuxième vie, tout simplement. Elle danse, vous auriez aimé voir ça.
De retour à la maison, l'écran le web, les petits flux, j'apprends que mon pays est en guerre contre le président lybien. Laisser Kadhafi massacrer son peuple non, bien sûr que non. Mais soutenir un guerre menée par Sarkozy, c'est douloureux pour le dos. J'aurais préféré que d'autres que lui aident les insurgés, des brigades internationales par exemple ? Mais comment soutenir ce à quoi on n'est pas soi-même prêt à participer, hein, l'aventurier ?
mercredi 16 mars 2011
Rencontrer une personne fascinante, vivante à une très haute intensité, devant elle rentrer en soi-même, glisser dans ce qu'on a de plus stupide, le Gagou baveux qu'on est en dedans, et la regarder avec admiration sans la rencontrer vraiment. Ce repli lamentable en raison d'une crainte quelconque, sans doute, mais laquelle, bordel, laquelle ? Et le reste de la journée regretter cette rencontre ratée.
mardi 15 mars 2011
À la poste cette jeune femme assise sur une chaise à côté de la photocopieuse, elle ne se mêle pas de la file d'attente et mène une longue conversation au téléphone, bien fort, comme si nous n'étions pas là, avec nos papiers à la main. Quand je passe à sa hauteur elle dit : "Ah oui, il est toujours dans sa période prophète".
Dans le métro dix minutes plus tard, cette jeune femme collée contre moi dans la cohue, maquillée et les cheveux tirés et fixés comme si elle voulait donner un réalité littérale à l'expression "tirée à quatre épingles", écrit un message sur son téléphone : "Écoute ça arrive, comme ça je réfléchirai plus tard."
lundi 14 mars 2011
Le matin on poste l'aleaoracle, et le reste du temps on est en réunion avec la présidente-directrice générale de la société pour parler de tous les millions qui n'y sont pas, qui n'y sont plus. Notre travail, et le mien, s'évaporera sûrement à la suite de cet argent.
Notre malheur est minuscule quand on le compare. Dans la nuit ce sont les centrales nucélaires japonaises qui fuient.
Au moment de s'endormir rêvé, mais en y étant encore un peu conscient, d'estampes nuancées et grises, où un bleu radioactif colorait peu à peu l'air, l'eau, et la peau des geishas et des samouraïs épouvantés.

dimanche 13 mars 2011
Le serment fait à soi de ne plus jamais passer un dimanche pareil. La prochaine fois, plutôt marcher pour rien dans la ville, même tout seul, même sans savoir où.
samedi 12 mars 2011
Samedi sinistre entre coeur lourd et actualité de mort. Mais Akram Khan et ses huit danseurs virtuoses sauvent la soirée. Avec cette bizarrerie : voir une danse inspirée du butô quand on a en tête depuis deux jours les images du Japon dévasté, séisme énorme, grande vague et nuage atomique. Le spectacle qui existe depuis des mois paraît, ce soir, parler des événements du jour. C'est dans l'oeil du spectateur, mais c'était là avant.

vendredi 11 mars 2011
Tremblement de terre au Japon, et tsunami qui le suit. La grande vague qu'on voit toute la journée. Sa lenteur, sa force. Le sol lui-même devenu souple, ondulant. L'événement qui transforme la terre et nous informe sur la plasticité des éléments : la terre peut faire ça, l'eau peut faire ça. On en sait plus sur ce que peuvent les corps.
Et notre savoir nouveau nous transforme. Comme les soldats de 14-18, en grand nombre paysans, découvrirent que la terre bombardée, pilonnée, mitraillée pouvait aussi voler, s'écrouler en avalanches et noyer des corps sous des tonnes de boue, la même terre qu'ils labouraient, binaient, râtissaient quelques semaines plus tôt.
Dans Libé lu des témoignages de touristes ou d'expatriés français au Japon, et cette jeune femme qui dit, elle s'appelle Ondine, quel sens de l'à-propos :
"Je m'apprêtais prendre le train quand les murs de la gare ont commencé à vibrer. J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait d'une rafale printanière et puis le sol a perdu sa rigidité. J'avais l'impression d'une fatigue soudaine, comme si je ne tenais plus debout."

jeudi 10 mars 2011
Hier soir en rentrant crevé la roue arrière du vélo, grand bang sec et puis petit pfff, au bout de quelques secondes raclaracle de la jante et flop flop du pneu plat, iii du frein et arrêt sur le trottoir, il a fallu rentrer à pied, les mains bien sur le guidon.
Alors ce matin quitter la banlieue où qu'on dort et passer par la gare Saint-Lazare pour prendre un train vers la banlieue où qu'on travaille.
Et là, sous la grande verrière de la belle grande gare Saint-Lazare, je voudrais que Péguy ait écrit un poème sur cette belle grande gare Saint-Lazare, dans la foule sous la belle grande verrière je croise une femme folle : elle passe très vite, mais elle parle très haut, toute seule, et sur ce ton d'engueulade universelle qui ne trompe pas.
Et comme elle fonce dans son discours, tête baissée, et qu'elle paraît vaquer à sa folie comme les autres autour vaquent à leur travail salarié, il semble avec une évidence plus forte qu'en d'autres lieux, en d'autres moments, que la folle porte la folie de toute la foule, qu'elle est porte-parole de la folie collective.
Non qu'elle la comprenne mieux, ou qu'elle l'exprime particulièrement bien. Mais en la voyant traverser la foule et l'engueulant, on voit bien que la folle s'adresse à la foule, qu'elle souffre de ce que la foule contient de contradictions insolubles, de tensions nerveuses et de fureurs rentrées.
On voit bien, en voyant la folle, qu'elle souffre de ce que lui fait l'humanité présente. Du sort qui lui est fait par la foule. La violence de la foule, la folle la capte plus fort que nous peut-être, et y résiste moins fort peut-être, alors ça lui sort de la bouche en gueulant.
La foule est quelque chose qui lui arrive, qui la traverse, dont elle tient compte. Alors qu'on l'évite, qu'on glisse dedans, qu'on évite d'y penser, qu'on dit la foule comme si elle était une chose lisse. Mais la folle, qui n'a pas le choix, par fatigue ou par maladie, tient compte de la foule qui est impensable.
Comme si elle percevait ou pensait en même temps tous les monologues de toutes les têtes muettes qui l'entourent, ou comme si elle recevait dans sa caboche à elle, antenne ultrasensible, les ondes de toutes les caboches muettes. Dans tous les cas ça fait un sacré vacarme.
Et pour se laisser traverser par la violence de la foule est rester quand même vivante, pour supporter ce que nous n'osons même pas regarder, il faut bien gueuler, ça se comprend, et il faut bien que la folle soit plus forte que nous, aussi, en un sens, je me dis en montant dans le train.
mercredi 9 mars 2011
Trouvé dans Point vif de Pierre Mari un paquet de formules qui synthétisent avec puissance, comme si la force de la pensée dispersée était soudain ramassée en un poing, le rapport que j'ai avec mon travail salarié (celui qui me coûte) et avec le travail qui compte (le seul) quand j'écris en cachette le soir chez moi. Par exemple :
" Et il y a toujours quelque chose de pathétique à vouloir forcer le naturel de son
passé, à plaquer rétrospectivement les mailles d’une impitoyable nécessité là où le jeu des causes et des corrélations tire sa grâce de sa modestie, de son dialogue rêveur avec les scénarios
plausibles que l’enchaînement des faits n’a pas retenus. " (p. 16)
Bon, d'accord, ça n'est pas très ramassé. Mais c'est dense, au moins.
Il y a aussi des développements dont j'aime suivre le pas :
" J’ai à peine besoin de dire qu’aujourd’hui, je me sens aussi éloigné que possible de cette confiscation prématurée du savoir par la parole. Je crois, d’ailleurs, que je n’aurai jamais autant désappris qu’au cours des dernières années. Pas seulement au sens banal de l’oubli, mais parce que je ne dispose plus des voies d’accès naïvement automatiques à ce que je continue de
savoir. Deleuze disait un jour : « Je ne me sens aucune réserve de savoir. » J’en suis exactement au même point. Rien que je puisse mobiliser à volonté, au gré des occasions sociales. Juste
des éclats, des pièces et des morceaux disséminés. Des nappes difficiles à localiser. Des connaissances obliques, tâtonnantes, trouées – dans lequel je vois mal ce qui pourrait faire l’objet d’une conférence ou même d’une libre causerie. Un savoir incapable, en somme, de se délivrer spontanément la plus petite forme d’habilitation.
Quelqu’un avec qui j’évoquais le sujet, un jour, m’a dit que la raison de cette situation était simple : depuis l’époque de ma thèse avortée, je n’ai rien approfondi, creusé aucun sillon,
68 comme peut le faire un chercheur ou un essayiste. Ce n’est pas faux. Ce n’est pas vrai non plus. J’ai eu l’occasion d’affronter au moins un « sujet », quand j’ai écrit mon livre sur Kleist. Entre l’intuition initiale et son achèvement, il se sera passé dix ans. Dix ans durant lesquels je me suis plongé, jusqu’à l’obsession, jusqu’à la suffocation, dans cette Allemagne du dix-neuvième
siècle naissant – premier romantisme, rayonnement de Goethe et de Kant, guerres napoléoniennes, effervescence philosophico-littéraire : il a fallu que je dissipe beaucoup de mes ignorances pour pouvoir serrer au plus près la trajectoire d’un homme engagé dans un débat aussi vif avec son temps. J’ai bel et bien appris, découvert, scruté, approfondi. Tout ce « savoir », je me sens pourtant incapable, aujourd’hui, de le réveiller et de le mobiliser. Il n’avait de sens qu’au regard d’un livre – il s’y est déversé, engouffré sans le moindre reste. Faire une conférence,
une communication de colloque sur Kleist, comme on me l’a suggéré un jour ? L’idée me scandaliserait presque par sa dérision. Ce que j’ai « su », je ne le savais que dans le feu d’une
écriture dont les plus petites articulations m’ont énormément coûté : rien n’a été engrangé, mis de côté dans je ne sais quelles régions de mon esprit qui auraient échappé à cette consomption. "
Pierre Mari, Point Vif, pp.68-69, Publie.net.

mardi 8 mars 2011
Travailler toute la journée remplit la soirée d'une satisfaction en pâte d'amande, où la bonne conscience sucre la douce fatigue. Mais aucun événement à en tirer pour l'épopette du jour. (L'épopette est une petite épopée, comme l'odyssette une odyssée miniature.)
Et pourtant il y aurait matière à une odyssé dans une journée de travail devant un écran : les moments d'abattement devant le nombre de pages à recouvrir avant le soir (travaux d'Hercule, héros abandonné par les dieux), les enthousiasmes réduit à néant parce qu'on ouvert par mégarde la page de Facebook (le héros accoste un mauvais rivage et se trouve retenu prisonnier par une reine amoureuse), le flux d'idées en tous genres de Twitter (le héros s'attache au mât pour résister aux sirènes), et aussi les longs quarts d'heure d'inconscience (le héros est évanoui sur le rivage, le flanc percé) où l'on a perdu le sens du temps parce qu'on suit sa phrase et son idée, et qu'on écrit un page, et qu'on travaille enfin (le héros au combat).
lundi 7 mars 2011
Ce matin on consulte les aleaoracles chez Petite racine et chez The One Shot Mi et là.
dimanche 6 mars 2011
À cause de la joie que c'était de voir les expériences d'electromagnétisme hier au musée, et malgré les avis négatifs de Philippe de Jonckheere, qui le dézinguait dans une note que je ne retrouve pas, et de Claro qui avait parlé du "dernier livre de coloriage d'Échenoz", je commence à lire Des Éclairs et, oui, c'est vrai, Échenoz a raté son coup cette fois. Ce n'est pas si bien écrit, ça prend l'eau dans la syntaxe, mais en même temps il y a de la joie dans ce bancal mal assuré, il y a quand même la langue d'ici dans son jazz un peu malpropre, et puis, surtout, des trouvailles comme celle-ci qui me sourit :
" La vie est plus douce et, certains soirs, en sortant du laboratoire, Gregor prend le temps de s'attarder un moment dans les squares, spécialement à Reservoir Park où il s'achète un sachet de pop-corn pour lui et un autre de graines pour nourrir les pigeons qui le fréquentent. Il s'y rend toujours seul car il est toujours seul et, à la différence de ses semblables, il paraît bien plus attentif à la contemplation de ces volatiles qu'à celle des, par exemple, filles. "
J'aime qu'on entende dans cette phrase l'absolue misogynie du personnage, Gregor, en même temps que, par la grâce de cette superbe incongruité de contruction, la soif éperdue du narrateur, Échenoz, pour les femmes, que je partage avec une grande, mettons, joie.

samedi 5 mars 2011
Les enfants contre moi pendant qu'éclate le million de volts dans la grande cage du transformateur de Graaf.

vendredi 4 mars 2011
C'est arrivé comme j'étais sous la douche, en discutant avec la jolie brune qui se brossait les cheveux. Elle parlait d'un article, qu'elle l'imprimerait pour voir ce qui clochait dedans avant de l'envoyer au magazine. Et la lumière m'est apparue.
Dans le petit monde où je rôde avec mon parasol, de nombreuses figures, derrière la silhouette amirale de François Bon, s'échinent à montrer qu'une littérature numérique existe à part entière, ni inférieure ni supérieure à une littérature imprimée, parce que c'est la même.
Que le support change, oui, mais non la qualité de l'entreprise littéraire, ou alors d'une façon qui n'est pas une perte, et qu'en la matière comme en d'autres au lieu de regarder de loin il vaut mieux suivre, et pratiquer.
Ne pas jouer ce qui s'efface contre ce qui naît, ni l'inverse, mais détecter les déplacements d'intensité, les nouveaux pôles, les ondulations du champ.
Puisque j'écris en ligne et que je lis en ligne beaucoup plus qu'en dehors, tout ça ne m'a jamais dérangé, je suis comme qui dirait convaincu de fait.
Mais comme la jolie brune, j'imprime les textes qui seront imprimés, pour voir dedans les lourdeurs, les répétitions, les fautes, que je ne vois pas à l'écran. Ce qu'on ne voyait pas à l'écran apparaît sur le papier. Les notes du Robinson je ne les imprime pas, puisqu'elles ne seront lues qu'à l'écran.
C'est donc bien que je prends acte dans la vie quotidienne de la différence de nature entre les deux lectures, à l'écran et sur l'imprimé, et que j'utilise inconsciemment les vitesses différentes de la lecture sur papier et sur écran.
Alors la littérature numérique, oui, ne vaut sans doute pas moins que celle bien pauvre qu'on imprime, dans le sens où, tenue tout entière dans l'écran, sans jamais passer par le papier, elle acquière une vitesse propre, une fluidité, une accélération propre, et différente de celle qui passe et patine ou s'empâte sur le papier.
Mais qu'on ne me dise pas que cette différence n'existe pas, je l'ai vue sous la douche.

jeudi 3 mars 2011
L'hiver je ne suis pas malade, à peine un rhume, mais il me tombe sur la gueule des fatigues de mammouth, et depuis dix jours c'est là-dessous que je suis, sous la masse lourde et la laine, sans yeux, avec de longues défenses qui dépassent.
Le boulot me dépasse, j'ai accumulé un retard considérable, et pourtant, et par conséquent, je ne fais rien d'autre que travailler, du matin neuf heures au soir six heures, et encore chez moi après neuf heures du soir, hier jusqu'à minuit. Sans avancer, à ma lenteur de mammouth broutant.
Cependant, en raison de ces paradoxes qui dirigent ma vie avec constance, le pli, c'est le moment que je choisis pour essayer de redonner un peu de vie à ce bloc-notes, qui restait silencieux depuis deux mois.
(Les deux mois de silence existent à l'état de brouillon sur mon disque dur. Si je tombe malade avant le printemps, j'aurai du temps pour les mettre au net.)
Donc j'ai décidé d'écrire la note du jour dès mon arrivée au travail, en buvant le café, première chose en allumant l'ordinateur. C'est évidemment une idée stupide : la journée n'a pas commencé, il ne s'est encore rien passé, et il n'existe rien d'autre à raconter que la journée de la veille.
Ça ne marche pas, je ne peux pas continuer à avancer en reculant. Il faut prendre franchement un jour de retard, et poster chaque jour le jour d'avant.
Voilà où j'en étais, en relisant les deux notes précédentes, quand un mot m'a sauté au yeux. Le mot commun entre les deux notes, et qui fait tache sur les deux, c'est "goût".
Sa présence m'étonne. Parce que je ne crois pas à l'existence du goût, et du bon goût n'en parlons pas, et que j'en parle comme si ça existait, et comme si j'y croyais. Reprenons. Je crois, oui, à l'existence de constantes dans les jugements qu'on porte, et dans les préférences qu'on a. Mais je n'y vois guère plus de liberté que dans le fait d'être mince ou gros. Je crois qu'on a toujours des goûts contradictoires. Je crois aussi, contradiction peut-être, qu'on peut éduquer ce goût qu'on ne décide pas. Mais puisqu'il est déterminé, on peut bien jouer sur ce qui le détermine, n'est-ce pas ?
Bref, toutes mes excuses pour le mot goût deux fois en deux jours. Les tableaux de Rome que je montre en dessous, c'est pour le soleil qu'ils contiennent, je les trouve pas plus beaux que le tableau dont je me moque. Et je n'ai aucun goût positif en matière de voitures, seulement la certitude que toutes celles qu'on fabrique aujourd'hui sont semblables et invisibles.
La question du goût étant définitivement réglée, retournons travailler.

mercredi 2 mars 2011
Hier matin sur ce petit site le tableau du jour était, comment dire, absolument ravissant, avec son décorum où tout est très précisément à côté de la plaque, exactement faux, magistralement raté, le grand fantasme masculin du gynécée en plein air, la nature harmonieuse et bien jardinée dans un élégant négligé, les arbres aux feuillages atroces, le voisinage des robes aristocratiques et de la nudité renaissance, la touche orientalisante avec les odalisques allongées, la baigneuse qui se dénude comme une Vénus florentine, c'est un tel ramassis de clichés peints, un tel collage que c'est drôle. Et puis en s'arrêtant à un détail, tout le monde doit pouvoir trouver quelque chose à aimer dans un tableau pareil.
À la défense du peintre, le bon goût semble très partagé à la même époque.
Hier soir comme le sommeil ne vient pas, j'écoute le podcast de Paul Veyne chez Alain Veinstein, il est gentiment question de peinture italienne. Et ce qui surprend le plus, en dehors des étonnants cris de joie de l'historien, c'est la bonhommie avec laquelle il invite à s'approcher des tableaux, sans s'encombrer de savoir, juste pour regarder les couleurs. Evidemment on n'y croit pas une seconde, tant son plaisir et celui qu'il nous donne consiste à faire danser l'intelligence autour du tableau.
Et voilà que ce matin, une amie me transfère un mail qu'elle a reçu, une invitation pour un vernissage dans une galerie parisienne, un de ces lieux de marchands où je n'irai jamais, fauché et grommeleux, mais dans le message il y a deux images, des tableaux qui représentent Rome, et ces mots qu'elle a rajoutés (à la main, mais dans un mail, vous voyez ce que je veux dire) : "Un peu de soleil."
Le ciel au dessus de Paris ce matin a l'air d'accord avec elle.
 
mardi 1er mars 2011
Ce matin dans l'air froid qui est revenu sur la ville, mais les Québécois rigoleraient, on est au-dessus de zéro, ce matin en roulant à travers Clichy j'ai suivi longtemps une Cadillac d'un bleu indécis, ternie par l'âge, large comme une rue, basse comme un crabe et longue comme le Titanic. Quand j'ai tourné dans la rue Madame de Sanzillon elle a continué tout droit. Pour une fois, j'ai pris dans l'ensemble liquide des bagnoles un repère, j'ai vu un point saillant. Une voiture que je pourrai reconnaître.
Le reste du temps, les voitures toutes semblables, parce que je suis encore un peu endormi sur le vélo, parce que je rêve éveillé sur le vélo, et toutes semblables aussi parce que les constructeurs les font sans aucun génie et sans aucun goût, les voitures ne sont que des intensités dans ma conscience vague : des vitesses, des duretés, des distances et des flux entre lesquels je glisse le mien.
Mais là, ce matin, apparition de la tôle, de la peinture à carrosserie, des chromes et des rétroviseurs, de la plaque d'immatriculation et du bruit du moteur, une vraie voiture, le truc qui sent l'huile et l'essence, la limaille et la graisse, et qui brûle du pétrole.
Alors vroum, propulsé en pensée et avec le vélo dans l'atelier de mon oncle Roland, le carrossier : à ma gauche grand bruit de marteaux sur tôles, à ma droite grande gerbe d'étincelles du poste à souder. Je souris à cette pointe de l'enfance dans la matinée froide, et constate avec un peu de tristesse que trente ans plus tard je côtoie toujours de la même manière les machines et les hommes virils qui les conduisent, à la même distance très grande, sans m'être plus approché d'eux, ni jamais mêlé à eux. Il faudrait essayer ça, devenir homme en passant par la machine à essence.

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